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2019, l’ère des jetons centralisés

par Florian Darras

A l’heure où de puissantes multinationales comme le réseau social Facebook ou le banquier JPMorgan annoncent vouloir émettre des devises numériques qu’elles affublent du nom de crypto-monnaies, revenons sur la définition et le projet initial de celles-ci.

Une crypto-monnaie est « une monnaie virtuelle qui repose sur un protocole informatique de transactions cryptées et décentralisées, appelé blockchain ou chaîne de blocs ». Dans sa définition, l’Institut national de la consommation (INC) intègre la notion de « décentralisation » qui, d’emblée, devrait écarter les jetons cités précédemment de cette catégorisation.

Etudions l’étendu de ces projets dans leur état d’avancement…

Facebook, une tentative de monétisation qui n’est pas nouvelle

Le géant qui dénombre « quelque » 2,234 Mds d’utilisateurs actifs par mois, entend émettre un jeton, le Facebook Coin. Pour résumer, l’objectif est de disposer d’une devise virtuelle qui servira de monnaie d’échange au sein de son écosystème.

En matière de monétique, Facebook n’en est pas à son premier coup d’essai. Jusqu’ici, aucun n’a vraiment été couronné de succès. Mais Facebook veut absolument entrer dans le secteur financier, à l’image d’Alipay (environ 175 millions de transactions par jour) et de WeChat Pay (1 milliard d’utilisateurs), les leaders mondiaux du paiement en ligne et sur mobile.

En 2010, l’entreprise lançait les « Facebook Credits », des sortes de jetons virtuels (1$ = 10 crédits) utilisables sur certaines applications du réseau social.

En 2015, Facebook développait sur son application de messagerie, Messenger, un système de paiement entre utilisateurs. La fonctionnalité de paiement est loin de faire l’unanimité. Bien que les transferts soient simples à réaliser et, en principe, immédiats, les autorisations bancaires freinent le processus de validation des transactions jusqu’à un délai pouvant s’étaler entre trois et cinq jours ouvrables.

Pour une application dont l’instantanéité est le maître-mot, l’intérêt est relatif. D’ailleurs, la fonctionnalité est peu plébiscitée…

Au surplus, le groupe américain doit obtenir des agréments bancaires contraignants pour proposer cette solution à ces utilisateurs.

Le Facebook Coin pourra permettre de remplir cet objectif et ira de fait plus loin que les précédentes tentatives. En s’érigeant en émetteur d’une monnaie virtuelle, Facebook pourra outrepasser les contraintes bancaires exposées.

Le Facebook Coin, crypto-monnaie ou non ?

Le Facebook Coin n’a rien d’un Bitcoin. Le protocole de la crypto-monnaie est open-source alors que celui du Facebook Coin est, du moins pour l’instant, purement confidentiel (et le restera très probablement).

Le bitcoin s’appuie sur plusieurs formes de technologies dont la cryptographie asymétrique, la blockchain, un réseau pair-à-pair (P2P) et le minage par preuve de travail (Proof of Work – PoW).[i] Leur combinaison fait du bitcoin une crypto-monnaie programmable dont le réseau est hautement sécurisé et dont l’organisation est décentralisée, à l’inverse des systèmes monétaires et financiers.

Selon les annonces qui ont été faites, le Facebook Coin s’appuiera sur une blockchain privée et les échanges se feront en pair-à-pair. Pour le reste, ce n’est que spéculation. Le système de gouvernance sera très vraisemblablement sous l’entier contrôle de Facebook et le réseau sera ainsi totalement centralisé.

Le jeton aurait, semble-t-il, été initialement conçu comme un stablecoin répliquant la valeur du dollar. Finalement, pour s’affranchir d’une trop forte dépendance au billet vert, l’équipe de développement opterait plutôt pour l’adosser à un panier de plusieurs devises fiduciaires. Une démarche habile compte tenu du grand nombre d’utilisateurs en Asie et en Europe qui utilisent d’autres monnaies fiat.

De nombreuses questions restent en suspens, parmi lesquelles la manière dont s’opèrera la distribution des jetons. Se fera-t-elle comme les crypto-monnaies sur les plateformes d’échanges ? La multinationale envisage-t-elle des airdrops de jetons – c’est-à-dire des distributions gratuites – pour amadouer et pousser son adoption par le grand public ?

Pour remplir son rôle, le Facebook Coin aura des contraintes proches des crypto-monnaies classiques. Le réseau devra être en mesure de traiter efficacement des quantités de micro-paiements, tout en en limitant les coûts pour l’utilisateur. Il devra être le plus imperméable possible aux cyberattaques.

Le JPM Coin, un jeton centralisé au service de JPMorgan

Jamie Dimon, le PDG de JPMorgan, est connu pour avoir critiqué le bitcoin par le passé, le qualifiant notamment « d’escroquerie » en septembre 2017. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts et ses propos se sont radoucis.

Mieux encore, il ne vous aura sans doute pas échappé que la banque américaine testait sa propre « crypto-devise », le JPM Coin.

« Ce mois-ci, JPMorgan est devenue la première banque des Etats-Unis à créer et tester avec succès un jeton numérique représentant une monnaie fiduciaire. Le JPM Coin s’appuie sur la technologie de la blockchain permettant le transfert instantané de paiements entre comptes institutionnels », explique-t-elle.

« Le JPM Coin n’est pas une monnaie en soi. C’est un jeton numérique qui représente des dollars US détenus dans des comptes de JP Morgan Chase. En résumé, un JPM Coin a toujours une valeur équivalente à un dollar américain. »

Il faut bien comprendre que seule la clientèle d’institutionnels certifiée par JPM Coin pourra réaliser des transactions avec le jeton.

De fait, le JPM Coin ne s’adresse donc pas à monsieur ou madame tout-le-monde, mais bien à des institutionnels partenaires sur un réseau privé, fermé et contrôlé par JPM.

Considérant ces critères, c’est une erreur de penser que le JPM Coin est une crypto-monnaie.

C’est plutôt la réplique d’un stablecoin privé, centralisé ; en somme, une évolution du réseau déjà existant, pour mener à plus de performances.

A moins de changer drastiquement le modèle décrit précédemment, le JPM Coin ne devrait pas faire ombrage aux crypto-monnaies dont la vocation est plus universelle. Ces dernières ne s’appuient pas seulement sur la technologie de la blockchain pour répertorier les transactions de leurs réseaux, elles visent la décentralisation, l’automatisation d’actions.

Les jetons centralisés, aubaine ou menace pour les crypto-monnaies ?

Bien que centralisés, les projets exposés reposent sur l’utilisation de technologies ou  de certains principes sur lesquels s’appuient elles-mêmes les crypto-monnaies (P2P, blockchain). A cet égard, cela donne aux secondes de la crédibilité et une publicité indirecte.

Avec son jeton, Facebook a une force de frappe colossale non seulement sur son réseau social éponyme, mais aussi sur Whatsapp, Messenger ou Instagram.

En cas de réussite, des millions d’utilisateurs s’habitueront à l’utilisation de cette devise numérique. Ross Sandler, un analyste de chez Barclays, estime que ce lancement pourrait augmenter le chiffre d’affaires de Facebook de 19 Mds$ à l’horizon 2021. Un scénario plus conservateur porterait ce chiffre à 3 Mds$.

Cependant, la probité de Facebook est régulièrement contestée… Après tout, son cœur de business, c’est l’utilisation de nos données. Exploiter les datas issues des habitudes d’achat à partir du Facebook Coin serait du pain béni.

Au final, ces projets entendent mettre à leur service des technologies qui permettront d’améliorer les performances des systèmes existants. Elles évacuent de fait le projet politique du Bitcoin, qui est de décentraliser la monnaie et d’écarter ses manipulations.

Qu’adviendra-t-il si le compte d’un utilisateur du Facebook Coin est gelé, ses transactions bloquées pour des raisons qui propres à Facebook ?

Ces utilisateurs seront plus à même de comprendre l’utilité supérieure de systèmes qui leur octroient un meilleur contrôle sur leurs propres données. Sur des réseaux où ils auront l’opportunité, s’ils le souhaitent, d’être des acteurs en participant par exemple à leur système de gouvernance, en devenant un validateur des transactions (par le minage ou le staking).

Ainsi pourront-ils enfin s’intéresser à des actifs dont la valeur n’est pas adossée à des monnaies fiduciaires dépendantes des banques centrales et reposant sur une confiance relative et du crédit quasi infini et gratuit.

Les crypto-monnaies s’avèreront alors être un choix plus judicieux de liberté. Une fois leur système de gouvernance décentralisée plus abouti et leur évolutivité plus élaborée, elles pourront s’imposer comme l’alternative à ces systèmes centralisés.

[i], Institut Sapiens, février 2018.

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