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Arianespace, première victime techno de la guerre ?

par Etienne Henri
arianespace soyouz

[Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les sanctions, suspensions de collaboration et autres embargos se multiplient. De nombreux pans économiques sont touchés. En Guyane, par exemple, la coopération autour du programme Arianespace-Soyuz est à l’arrêt, ce qui ébranle toute l’industrie aérospatiale européenne. Tout cela préfigure d’un mouvement, bien plus large, qui verra l’ensemble des secteurs technologiques pénalisés, eux aussi, par le contexte actuel…]

La coopération dans le domaine des lanceurs spatiaux s’est brutalement interrompue

Fer de lance du rapprochement entre les deux blocs après la guerre froide, la coopération dans le domaine des lanceurs spatiaux s’est brutalement interrompue fin février. Les tensions allant grandissantes entre l’Europe et la Russie, les choses ne vont pas aller en s’arrangeant. Une bien mauvaise nouvelle pour notre fleuron technologique spatial, Arianespace, qui en paye déjà les conséquences.

Malheureusement, tout cela préfigure d’un mouvement, plus large, qui verra l’ensemble des secteurs technologiques souffrir des suspensions de collaboration et autres embargos.

Pour nous, investisseurs, identifier dès maintenant les activités qui risquent d’être les plus touchées par le conflit permettra d’anticiper les profit warnings à venir et les surprises boursières qui en découleront.

Arianespace : le premier domino à tomber

Depuis la fin de la guerre froide, de nombreux programmes internationaux ont impliqué l’agence spatiale russe Roscosmos. Outre la bien connue Station spatiale internationale (ISS), dont le bon fonctionnement dépend à la fois des Etats-Unis et de la Russie mais peu des solutions européennes, une collaboration étroite est née entre Roscosmos et Arianespace.

L’Europe avait besoin de la Russie pour assurer son indépendance

Sa plus belle illustration est le programme Arianespace-Soyuz, lequel a conduit à l’élaboration d’une fusée Soyouz adaptée à des lancements en Guyane française. Annoncé par l’Agence spatiale européenne en 2002, il a rapidement porté ses fruits avec un démarrage des travaux en 2005 et un tir inaugural dès 2011. Dans le spatial, rares sont les programmes qui vont de l’idée au prototype en moins de dix ans – surtout lorsqu’ils impliquent plusieurs nations.

La fusée Soyouz a permis à Arianespace de compléter son offre de lanceurs avec un modèle léger situé entre les fusées italiennes Vega et le mastodonte Ariane 5. Le succès a été au rendez-vous : près de 30 tirs commerciaux ont eu lieu entre fin 2011 et février 2022. Les Soyouz ont par ailleurs été le véhicule de prédilection pour la mise en orbite du système Galileo (concurrent européen du GPS) ainsi que la flotte de satellites Halo-Fi de O3b Networks. En outre, Roscosmos a assuré un nombre équivalent de tirs pour le compte d’Arianespace depuis la base de Baïkonour, au Kazakhstan.

fusée soyouz

Petits prix, grands services : Soyouz était un élément clé de l’offre d’Arianespace
(photo : ESA/Roscosmos)
 

La fin de la coopération autour du programme Soyouz de Guyane et la menace qui pèse sur les tirs depuis Baïkonour ébranlent l’industrie aérospatiale européenne. Commercialement, cette mise à l’arret va pousser les clients dans les bras des lanceurs américains. Scientifiquement, le calendrier de la mission ExoMars, qui devait être lancée cette année en direction de la planète rouge, est désormais incertain. Les fenêtres de tirs en direction de Mars étant rares, tout report peut mettre en péril l’existence même de la mission.

Enfin, même la souveraineté européenne va souffrir de la situation. La flotte Galileo n’est pas complète, et deux tirs supplémentaires devaient avoir lieu cette année avec des véhicules Soyouz depuis la Guyane. Si le concurrent du GPS n’est pas en danger immédiat, sa résilience sera diminuée du fait des satellites manquants. Paradoxalement, l’Europe avait besoin de la Russie pour assurer son indépendance dans le domaine de la géolocalisation, et de nombreux autres domaines technologiques connaissent des interdépendances similaires. 

Les techs dépendantes aux matières premières russes

La volonté de « faire payer la Russie », si légitime qu’elle soit, ne doit pas faire oublier le mécanisme de base des sanctions internationales, qui consiste à empêcher des transactions d’avoir lieu. Or, une transaction est la rencontre d’un acheteur et d’un vendeur qui se sont mis d’accord – a priori de leur plein gré – sur un bien ou un service et ont convenu d’un prix.

Peu importe le sens de la transaction, qu’il s’agisse d’import ou d’export, tout échange entre la Russie et nos entreprises se faisait non pour favoriser le régime de Vladimir Poutine mais parce que nos industries avaient besoin des biens et des services russes, ou vendaient les leurs. Ces transactions étant, en régime normal, gagnant-gagnant, les interdire créera mécaniquement des perdants des deux côtés de la frontière.

Les exemples d’activités qui vont être fortement perturbées par la guerre sont légion. La presse généraliste a, dès les premiers jours du conflit, correctement identifié le risque qui pesait sur notre agriculture dépendante d’engrais, l’industrie agroalimentaire qui importe massivement des céréales, et nos approvisionnements en pétrole et gaz.

La Russie exporte de nombreux composés nécessaires aux industries technologiques

Ce qui est moins connu, c’est qu’il existe d’autres exportations russes dont le poids économique est bien plus important. Outre l’acier et le bois, qui vont surtout fragiliser l’industrie lourde et la construction, la Russie exporte de nombreux composés nécessaires aux industries technologiques.

La Russie nous exporte par exemple pour plus de 2 Mds€ par an d’aluminium, très prisé par l’aéronautique. Selon des estimations de La Tribune, le groupe russe VSMPO-AVISMA fournit au motoriste Safran la moitié de son titane, et autant à Airbus. Nos hommes politiques ont eu beau jeu de peindre un tableau dans lequel les compagnies aériennes russes seraient clouées au sol suite à l’interdiction de leur vendre des pièces de rechange. C’est vrai… mais c’est passer sous silence que, sans l’aluminium russe, Airbus aura le plus grand mal à honorer ses commandes dans les mois qui viennent.

La même situation va se produire pour les métaux utilisés pour la transition énergétique et l’électrification de nos véhicules. Cuivre, nickel et palladium ne sont pas substituables et les chaînes d’approvisionnement étaient déjà tendues avant le conflit. S’il existe un marché mondial abondant pour le cuivre et le nickel, la Russie assurait avant le conflit plus la moitié des exportations mondiales de palladium.

Si les sanctions économiques se prolongent, les pénuries sont certaines et l’envolée des prix spot quasi-inévitable. Les entreprises travaillant avec les marges les plus faibles risquent de devoir cesser leur activité, à l’instar des producteurs d’électricité qui se sont retrouvés étranglés par la hausse du prix du gaz en fin d’année dernière.

Logiciel et cybersécurité aussi !

Même le monde du logiciel n’est pas épargné par les conséquences de la guerre. Pour éviter de voir leurs données aspirées par des entreprises américaines, nombre d’individus et d’entreprises se sont tournés, ces dernières années, vers les solutions de sécurité russes.

Réseaux privés virtuels (VPN), anti-virus, solutions de cryptage : la Russie est devenue une référence mondiale des logiciels de sécurisation. Les clients occidentaux se trouvent aujourd’hui face à un dilemme : conserver ces logiciels, c’est prendre le risque d’une attaque informatique venant du Kremlin. Les désinstaller revient à rendre vulnérable son système informatique.

Les entreprises technologiques vont payer le prix fort

Les solutions de substitution, quand elles existent, ne sont pas triviales à mettre en œuvre et posent d’autres problème de confidentialité des données lorsqu’il s’agit d’installer à leur place des solutions Made in USA.

L’engagement de l’Occident en faveur de l’Ukraine aura donc des conséquences qui iront bien au-delà d’une simple augmentation du prix du gaz et de l’essence. Même les entreprises technologiques, souvent présentées comme plus résilientes que l’industrie lourde, vont en payer le prix fort.

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