Accueil Santé et BiotechBiotechnologie & pharma [Biotechs] L’industrie du tabac se lance dans les vaccins

[Biotechs] L’industrie du tabac se lance dans les vaccins

par Etienne Henri
tabac biotechs vaccin

[Après, le succès planétaire des vaccins à ARN de Pfizer/BioNTech et Moderna, la deuxième génération de vaccins contre le COVID-19 arrive sur le marché. De manière étonnante, l’un d’entre eux est directement lié à l’industrie du tabac. Et, même si la technologie est encore balbutiante, elle est prometteuse. Voilà pourquoi de grandes entreprises – dont certaines sont cotées en Bourse – s’engouffrent sur le segment…]

Une deuxième génération de vaccins arrive pour enrichir notre pharmacopée contre le COVID-19. Les autorités sanitaires se penchent sur son innocuité et sa capacité à protéger contre les formes graves de la maladie. Si les performances sont jugées satisfaisantes, ces vaccins obtiendront la précieuse autorisation de mise sur le marché (AMM). Le Graal qui leur permettra d’être commandés par les gouvernements et prescrits.

C’est par ce processus que la France a autorisé mi-janvier le vaccin Nuvaxovid de Novavax. Après deux vaccins à ARN, après ceux – à vecteur viral – d’AstraZeneca et de Johnson & Johnson, le Nuvaxovid est le cinquième à obtenir l’autorisation sur notre territoire.

Pour la première fois un vaccin anti-COVID-19 a été conçu à partir de tabac

Avec une protection jugée satisfaisante et des effets secondaires proches de ceux des concurrents, le vaccin de Novavax a le mérite d’utiliser une technologie éprouvée. Celle-là même qui consiste à injecter des morceaux de protéines virales. Une bonne manière d’éviter, d’une part, la controverse sur l’utilisation de l’ARN messager et, d’autre part, d’être conservé au réfrigérateur entre 2°C et 8°C durant six mois, ce qui facilite grandement la logistique associée.

Pour un Novavax qui a su jouer à la perfection la partition médiatique et a tenu les investisseurs en haleine depuis des mois, il existe pourtant une foule de biotechs qui travaillent en silence depuis deux ans.

Et, l’une d’entre elles, Medicago, vient d’obtenir un premier succès au Canada en décrochant l’AMM pour le Covifenz. Ce vaccin anti-COVID-19, développé au Québec, signe une double victoire. Il s’agit du premier vaccin canadien à obtenir une AMM. C’est aussi le premier vaccin local à être mis sur le marché depuis vingt ans.

Mieux encore, d’un point de vue technologique, il marque une rupture mondiale. Pour la première fois, le principe actif est obtenu à base de plantes. Paradoxe de santé publique, ce sont des plants de tabacs qui ont été utilisés pour le produire ! Etonnant non ?

Medicago traitement covid-19 tabac

Medicago va faire pousser ses vaccins dans des bacs de culture (photo : Medicago)

Le tabac, allié inattendu des biotechs

Les méfaits sur la santé de l’usage du tabac sont bien connus. Le potentiel de la plante pour servir de plateforme à la fabrication de molécules actives est, quant à lui, beaucoup moins connu.

Comme l’ont démontré les laborieux débuts des campagnes de vaccination contre le COVID-19, aujourd’hui la problématique n’est plus de produire des vaccins efficaces en laboratoire. Il s’agit maintenant d’en fabriquer des quantités suffisantes et de les injecter avant leur date de péremption. Le principe de base des vaccins étant maîtrisé, le défi est dans la production et la logistique.

L’intérêt des vaccins à ARN est justement de sous-traiter la problématique de la production à nos cellules. Pour rappel, ces vaccins ne contiennent pas un gramme d’antigène du SARS-CoV-2, nécessaire au déclenchement d’une réponse immunitaire, mais une « guide d’assemblage » pour que nos cellules les fabriquent elles-mêmes. L’industrie a pu contourner les contraintes de production au prix d’une logistique plus lourde.

Pour les fabricants de vaccins classiques, comme Novavax, la production d’antigènes nécessite le recours à des bioréacteurs contenant des cellules qui, infectées dans un environnement contrôlé, produiront des virus ou des morceaux de virus. Ces derniers seront purifiés et préparés pour être ensuite injectés. La mise à l’échelle du processus est un défi industriel. C’est ce qui explique, en partie, leur arrivée sur le marché près d’un an plus tard.

culture vaccins Ravanat

La production en masse de principe actif à base de cellules cultivées en réacteurs est chère, risquée et lente à mettre en place (photo : Ravanat)

Cette technologie est soutenue par de grandes entreprises

C’est là que les plantes, et notamment le tabac, ont leur rôle à jouer. En les contaminant de façon contrôlée par une bactérie, il est possible de leur faire produire, au cœur de leurs feuilles, n’importe quel composé, comme des antigènes de grippe saisonnière ou de SARS-CoV-2. Au bout de cinq à six jours, les plantes sont récoltées et leurs feuilles infusées dans un bain qui permet, après filtrage et purification, de disposer du composé voulu.

Par rapport à des bioréacteurs, coûteux à mettre en place, nécessitant un environnement stérile et le recours à du personnel qualifié, la culture des plants de tabac est bien plus simple : une serre hydroponique avec régulation climatique suffit.

Les antigènes ainsi récoltés permettent ensuite la fabrication de vaccins conventionnels qui, à l’instar de celui de Novavax, sont bien plus faciles à transporter et stocker que leurs concurrents à ARN messager.

Biotechs, universités et gouvernements ont massivement investi dans la recherche sur les vaccins issus du tabac. La Corée du Sud fait office de leader avec plus de 13 Mds$ déjà débloqués pour financer la recherche fondamentalement et la construction du premier centre de production à Pohang.

Pourtant, même si la technologie est encore balbutiante, elle est soutenue par de grandes entreprises dont certaines sont déjà cotées en Bourse.

Qui profitera de ces nouveaux vaccins ? 

Derrière le parcours sans faute du vaccin de Medicago se cachent plusieurs grands noms de l’industrie. Si la startup assurera la fabrication du principe actif et gardera la main sur la technologie, elle s’associera avec GlaxoSmithKline pour produire les doses injectables comme l’avait fait BioNTech avec Pfizer.

Outre ce partenariat opérationnel, qui ne porte pour l’instant que sur la spécialité anti-COVID-19, les biotechs qui travaillent sur des vaccins produits à base de feuilles de tabac sont financées par les grands cigarettiers.Pressée de trouver des relais de croissance plus politiquement corrects que la consommation de tabac et de ses dérivés, Big Tobacco a massivement investi dans le domaine. Medicago est d’ailleurs une coentreprise possédée par Mitsubishi Tanabe Pharma et un certain… Philip Morris.

L’industrie du tabac subventionne ces biotechs innovantes

Cette situation n’est pas un cas isolé. En fin d’année dernière, nous apprenions que la biotech Kentucky BioProcessing avait terminé l’élaboration de son vaccin anti-COVID-19 et démarrait des essais cliniques de Phase I. Or, cette startup est la propriété de Reynolds American, filiale de British American Tobacco, l’un des plus grands cigarettiers du monde.

Ces groupes seront par conséquent les premiers à récolter les bénéfices d’une arrivée de vaccins issus de feuilles de tabac.

Investir aux côtés de Big Tobacco vous pose des problèmes éthiques ? La startup Icon Genetics, basée en Allemagne, est récemment passée sous le contrôle du conglomérat japonais Denka. Elle aussi utilise les plants de tabac pour développer des vaccins contre les norovirus et la grippe saisonnière.

Et, si vous préférez éviter d’encourager le développement du tabac, quel qu’en soit l’usage, des plantes moins décriées pourraient bientôt être utilisées par l’industrie pharmaceutique. L’Université de Pennsylvanie planche actuellement sur l’utilisation de laitue génétiquement modifiée pour produire des antigènes lors de l’exposition à la lumière. Par rapport au tabac, le rendement pourrait être multiplié par 100 et des chercheurs ont déjà prouvé (chez l’animal) que la simple consommation de feuilles séchées pouvait avoir un effet protecteur similaire à l’utilisation d’un vaccin injectable.

Le recours aux plantes pour diminuer le coût de production des vaccins incitera les Etats à en intégrer un nombre toujours plus grand à leurs politiques de santé publique. Le marché de la vaccination, déjà en forte croissance avant la pandémie, devrait poursuivre sa hausse dans les prochaines années.

Evolution des ventes mondiales de vaccins

Evolution des ventes mondiales de vaccins avant la pandémie : la hausse est continue depuis plus de vingt ans (infographie : Evaluate/Bloomberg)

Articles similaires

Laissez un commentaire