Accueil A la une Bitmain : une fortune au service du Bitcoin

Bitmain : une fortune au service du Bitcoin

par Edern Rio
Bitcoin mining

Chassez le naturel et il revient au galop. L’hyper-concentration est un corolaire direct du capitalisme actuel. Alors qu’Apple (US0378331005-AAPL) a dépassé les 1 000 Mds$ de capitalisation boursière, qu’Amazon (US0231351067-AMZN) s’y dirige à pas de géants et que, selon Guillaume Erner dans l’une de ses récentes chroniques sur France Culture, “30 entreprises engrangent désormais 50% des bénéfices mondiaux”, le secteur du Bitcoin connaît le même genre de phénomène de concentration, malgré les vœux de décentralisation à l’origine du projet.

Bitmain s’est spécialisée dans un domaine qui vous paraîtra peut-être obscur : la fabrication de machines optimisées pour le minage des cryptomonnaies, et plus particulièrement celui du Bitcoin.

Les pioches du Bitcoin

Pour assurer l’intégrité du registre décentralisé des échanges de la plus célèbre monnaie virtuelle du monde, il faut que des ordinateurs écrivent cette transaction dans la chaîne de blocs. Mais cette écriture doit être cryptée et le protocole Bitcoin, afin de dissuader toute tentative de falsification, a volontairement rendu cette opération particulièrement laborieuse.

Ainsi, afin de récompenser les ordinateurs qui assurent ce travail, le système les rémunère avec des bitcoins (BTC). C’est ce qui est désigné sous le terme de preuve de travail (Proof of Work) ou plus familièrement de minage. Et le minage demande une formidable puissance de calcul.

Dans ce domaine, le rendement se calcule en nombre de hash par watt – To hash en anglais signifie mélanger, embrouiller… un terme français proche est le hachis. Le hash informatique désigne l’encryptage en une chaîne de caractères aléatoires.

Le coût de l’électricité est essentiel ainsi que le matériel utilisé. Si vous voulez en faire un business, voire juste vous assurer un revenu complémentaire, il est donc essentiel de disposer de machines optimisées pour ce travail.

Et c’est là qu’intervient Bitmain et ses Antminer, des ASIC (application-specific integrated circuit, du hardware spécialisé) dédié au minage.

Bitmain Antminer

Antminer de Bitmain. Source : Bitmain

Deux cryptofanatiques qui ont réussi

L’ingénieur Micree Zhan et le financier Jihan Wu se sont rencontrés en 2010 dans les rues de Pékin. Le premier cherchait à financer son projet de startup, une application de streaming du PC vers la télé, et rencontra Wu, qui lui parla du Bitcoin.

Selon certaines sources, Wu aurait traduit le livre blanc originel du mystérieux Satoshi Nakamoto en Chinois. C’est un cryptofanatique de la première heure qui décrivait le Bitcoin comme le “projet open source le plus dangereux jamais conçu”. Il investissait déjà massivement dans le BTC, à tel point semble-t-il que sa famille s’inquiétait d’une arnaque.

L’entreprise est aujourd’hui en situation de quasi-monopole, détenant entre 70% et 80% du marché

En 2013, le cours du BTC passe de 20 $ à 900 $… Parallèlement, Wu à la tête de son propre cheptel de machines dédiées au minage déplore leur rendement, trop poussif à son goût. Il décide donc de fonder Bitmain avec Zhan pour produire des puces spécialisées dans le minage.

En novembre 2013, Bitmain sort le Antminer S1. Mais en 2014, le scandale Mt. Gox fait trembler le secteur et poussent bon nombre d’acteurs à le fuir. Le marché reflue mais Bitmain persiste…

En 2015, l’entreprise sort son S5 qui va faire de lui le leader du marché. L’intérêt pour le Bitcoin grandit, et Bitmain grandit avec lui. Les cours explosent et les profits de l’entreprise aussi.

En seulement 5 ans, le fabricant est devenu le leader incontesté des équipementiers du minage. L’entreprise est aujourd’hui en situation de quasi-monopole, détenant entre 70% et 80% du marché.

En 2017, Bitmain a engrangé des revenus de 2,8 Mds$. Au premier trimestre 2018, ils s’élevaient à 1,1 Md$ selon l’institut de sondage KPMG. A titre de comparaison, Amazon a enregistré 1,6 Md$ sur la même période…

Aujourd’hui, Bitmain emploie 600 personnes et a des bureaux partout dans le monde. L’entreprise est si florissante qu’une introduction en Bourse est prévue en 2019. Les analystes estiment que sa capitalisation boursière pourrait s’élever à 40 Mds$ dès son introduction.

La fourmi Bitmain en voie d’intégration verticale de la filière Bitcoin

Fort de sa position dominante et de sa trésorerie, Bitmain se développe par intégration verticale et deux des plus grandes coopératives virtuelles de minage sont désormais opérées par ses soins : Antpool et BTC.com. Selon Les Echos, au moins 42 des 150 blocs minés chaque jour seraient le fait de mineurs opérant dans le cadre d’une de ces deux coopératives.

Le géant chinois du minage exploite également des fermes, notamment celle d’Ordos en Mongolie intérieure. Mais selon les documents pré-IPO publiés récemment, cette activité n’est pas son axe de développement principal. Sa part dans le chiffre d’affaires a fondu de 20% à moins de 4%.

Il faut reconnaître que l’année 2017 a été phénoménale pour son activité principale de fabrication d’ASIC avec une croissance de 948%. Mais cette activité est de plus en plus compétitive et les marges tendent à diminuer.

En outre, le minage est regardé d’un mauvais œil en Chine et ailleurs du fait de sa colossale consommation électrique. Plusieurs villes, constatant une explosion de la demande en électricité, sont même allées jusqu’à interdire complètement le minage sur leur territoire. Les plus grandes fermes sont en mesure de déstabiliser complètement la production électrique du secteur où elles sont implantées.

C’est donc plutôt vers la partie logicielle que Bitmain semble se tourner. Elle a récemment investi 50 M$ dans le navigateur alternatif Opera qui intègre un portefeuille de cryptomonnaies.

La puissance croissante de Bitmain a déclenché de nombreux remous dans la communauté cryptos qui craint la fameuse attaque des 51% contre sa chaîne de blocs. Si un seul acteur possédait plus de la moitié des blocs, il serait en mesure de pirater la blockchain.

Voici sans doute les deux raisons principales du retrait progressif de Bitmain du secteur du minage à proprement parler. Ayant désormais une réserve de cash fort conséquente, la voici prête à investir dans d’autres secteurs…

Et c’est vers le domaine des puces dédiées à l’intelligence artificielle que l’entreprise semble vouloir se tourner aujourd’hui. Ce secteur est en plein boom – je vous en ai parlé

Quand la transparence pré-IPO révèle les zones d’ombre

L’avenir de Bitmain est-il pour autant si rose qu’il y paraît ? Peut-être pas. La publication des documents pré-IPO révèle plusieurs problèmes et certains des investisseurs qui étaient annoncés pour faire partie du premier tour de table ont finalement décliné.

Primo, la firme a massivement investi (plus d’un milliard) dans le BitCoin Cash et comme vous le savez, si les cours se sont envolés fin 2017-début 2018, la bulle s’est depuis largement dégonflée. Bitmain aurait perdu un tiers de la valeur de ses actifs suite à la chute des cours (350 M$ quand même).

Secundo, son principal fournisseur de composants, TSMC, l’oblige à payer à l’avance les achats car il semble estimer que Bitmain est beaucoup trop optimiste sur ses prévisions de vente.

Tertio, la firme a connu plusieurs revers et si ses ASIC ont été les plus performants de 2015 à 2016, ils sont désormais dépassés par leurs concurrents en termes de puissance et de rendement. Canaan et Bitfury proposent en effet des machines deux fois plus puissantes atteignant les 30Th/s (Terahash/seconde). Bitmain est actuellement dans une course au prix. Il vend ses machines 4 à 5 fois moins chers qu’il y a un an. Quoi qu’il en soit, l’outil productif de Bitmain est tel qu’il est le seul en mesure de vraiment répondre à la demande en ASIC. Les autres producteurs étant régulièrement en rupture de stocks.

A vrai dire, le secteur semble atteindre un plateau lié au cours du Bitcoin et si les cryptomonnaies sont là pour rester, les acteurs ont désormais besoin de cash pour pouvoir grandir. Les introductions en Bourse sont un excellent moyen d’y parvenir. Canaan Creative, qui contrôle 10% du marché, souhaite également organiser une IPO.

Quoi qu’il en soit, cette success story illustre une nouvelle fois un adage bien connu : il est plus sûr d’investir dans les pelles et les pioches d’une révolution technologique que dans les acteurs de celle-ci !

Soyez le premier informé des dernières Opportunités Technos directement dans votre boîte mail

Articles similaires

Laissez un commentaire