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Coronavirus et géolocalisation : la méthode chinoise gagne du terrain

par Edern Rio
covid surveillance de masse

Le coronavirus met à nu notre infrastructure sociale digitalisée. Il révèle, pour ceux qui ne voulaient pas le voir, que nos smartphones sont d’excellents espions.

Notre téléphone est le meilleur intermédiaire entre nous et la collectivité. Il matérialise notre présence dans le groupe et, par le biais des big datas, trace le graphe du social.

Tout l’enjeu est désormais de mettre le curseur au bon endroit entre libertés individuelles et utilité sociale. La Chine a choisi, ainsi que de nombreux pays asiatiques, mais pour les démocraties occidentales, c’est un test grandeur nature de ce que nous sommes prêts à accepter.

Monitoring global en temps réel

Google a rendu public ses données de géolocalisation agrégées. Vous pouvez actuellement les consulter à tout moment en vous rendant ici. La capacité à produire ces informations une semaine après que le gouvernement américain l’ait demandé matérialise la toute-puissance du géant de Mountain View qui sait tout, tout le temps sur chacun d’entre nous. Au moins en ce qui concerne nos déplacements.

géolocalisation google

Comparaison de la fréquentation de différents types de lieux par rapport au mois de janvier 2020.
Source : Google.

Pour impressionnantes qu’elles soient, ces données massives ne servent pas à grand-chose contre l’épidémie. Au mieux, elles indiquent le niveau de respect des consignes de confinement, ce qui n’est pas vraiment une information très utile.

C’est une sorte de bulletin météo du confinement qui arriverait le lendemain.

Seul un tracking individualisé et renseigné en ce qui concerne votre état de santé relatif au Covid-19 pourrait aider à lutter contre l’épidémie.

Comment retenir les malades chez eux

Transformer un smartphone en bracelet électronique est très simple. La seule différence est qu’il est facile de s’en séparer – sauf dépendance aigüe du patient mais c’est une autre pathologie. Pourtant, certains Etats ne s’en encombrent même pas et ont préféré le traditionnel bracelet électronique d’assignation à résidence.

Ce désir de résoudre le problème sanitaire de manière technologique est une grave dérive techno-autoritaire.

Au Kentucky, par exemple, les autorités équipent les personnes testées positives de bracelets électroniques pour s’assurer qu’elles demeurent bien à leur domicile en état d’isolation. Le programme porte le joli nom de Home Incarceration Program.

Taïwan, dont la réaction à l’épidémie est jugée exemplaire avec moins de 350 cas recensés pour 35 000 tests et seulement 5 décès comptabilisés, a mis en place des barrières électroniques géolocalisées pour les personnes testées positives.

Si vous éteignez votre smartphone ou sortez du périmètre autorisé, une équipe arrive dans le quart d’heure pour vous remettre à votre place. Le bâton en cas de manquement est décisif : une prune d’un million de dollars taïwanais, soit plus de 30 000 €.

En Europe, seule la Pologne a pour l’instant déployé une application de cet ordre. Baptisée Home Quarantine, elle exige la prise de selfies à intervalles réguliers pour prouver son confinement. L’application mêle reconnaissance faciale et géolocalisation. Si jamais l’heureux possesseur de ce smartphone ne répond pas dans les 20 minutes, la police est censée débarquer. Pour son bien sans doute, puisque s’il n’a pas pris la photo, c’est peut-être qu’il est dans le coma.

Chacun sera juge du rapport coût pour les libertés / efficacité sanitaire de ces applis. Mais de deux choses l’une, soit le malade était décidé à respecter la quarantaine et se retrouve ainsi infantilisé par le groupe et martyrisé par son doudou numérique. Soit il ne l’était pas et rien ne l’empêchera de laisser son smartphone s’éteindre ou d’attendre la notification de son application pour sortir.

Ce désir de résoudre le problème sanitaire de manière technologique est une grave dérive techno-autoritaire.

Indiquer à chacun en temps réel s’il a croisé un malade

La plus grande démocratie du monde, l’Inde, vient de lancer une application qui va beaucoup plus loin et se base vraiment sur le monitoring en temps réel de sa population.

Aarogya Setu, c’est son nom, se sert de votre position spatiale pour vous informer si vous êtes ou avez été en contact avec une personne infectée. Pour ce faire, elle se connecte à une base de données centrale contenant les informations relatives au Covid-19 dans le pays.

Elle complète son dispositif d’un outil de détection reposant sur la technologie bluetooth. Ces ondes, qui ne fonctionnent qu’à très courte portée, permettent de se connecter avec d’autres appareils pour vous informer si vous vous approchez d’une

application indienne tracking Covid-19.

Interface de l’application indienne de tracking du Covid-19.

L’utilité n’apparaît que si vous pouvez tester, soigner et isoler les personnes positives au virus. Il faut aussi que ces données soient monitorées par un service de santé publique qui puisse réagir en conséquence. Nous verrons dans les jours prochains si l’adoption est massive et surtout si l’application est utile.

J’avoue avoir de sérieux doutes. La méthode la plus efficace est de remonter les personnes testées positives, par le biais de leur géolocalisation ou de leurs échanges téléphoniques récents. Et pour cela, le recours aux opérateurs téléphoniques est déjà très efficace.

Quelle utilité ont ces outils de tracking global aujourd’hui ? Ils ne servent absolument pas à remonter les foyers d’infection quand chacun est confiné chez soi. Nous savons tous que quand nous sortons de chez nous, nous augmentons nos chances de rencontrer le virus et de le ramener chez nous.

En revanche, lors du déconfinement, si les autorités sanitaires sont bien organisées, elles pourraient clairement servir à mieux gérer la propagation du virus.

Galop d’essai pour l’Europe technologique

L’Europe sera-t-elle capable de mettre au point une réponse valable pour traquer ces big datas ? Pour l’instant, chaque pays a fait cavalier seul. Mais, une équipe adossée à la CNIL européenne est en train de jeter les bases d’une application qui pourra bientôt être déployée.

L’Europe sera-t-elle capable de mettre au point une réponse valable ?

Elle sera a priori basée sur une technologie bluetooth du même ordre que l’application indienne et permettra de savoir si l’on s’est approché d’une personne contaminée. Les données seraient cryptées et anonymisées.

On nous promet que seules les autorités sanitaires pourront y accéder…

Malheureusement, les études prouvent que l’anonymisation ne fonctionne pas très bien, voire pas du tout. Des chercheurs de l’Imperial College London et de l’Université catholique de Louvain sont parvenus à lever l’anonymat dans 99,98 % des cas à partir d’un jeu de données dans une étude parue dans la revue Nature Communications. Oui, cela veut dire que seules deux personnes sur mille sont demeurées anonymes. Autant dire que cela ne marche pas du tout.

Quoi qu’il en soit, ce virus sera, n’en doutons pas, l’accélérateur d’un changement de rapport au monitoring global de la société par la technologie et il est bien peu probable que la méthode chinoise ne gagne pas du terrain chez nous.

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