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COVID-19 : pourquoi les insiders vendent les biotechs

par Etienne Henri
Pfizer vaccin délit d'initié

[Alors que l’humanité traverse une épidémie aux conséquences économiques sans précédent, la course au vaccin fait rage et les annonces se multiplient. La semaine dernière, Pfizer a rendu les marchés totalement euphoriques. Parallèlement, le P-DG de l’entreprise, Albert Bourla, vendait massivement ses titres… Ce sens du timing pose question.]

La nouvelle a fait mauvais genre…

Le jour-même où Pfizer annonçait que son candidat-vaccin contre le COVID-19, en pleine Phase III, faisait preuve d’une efficacité de 90 %, le P-DG de l’entreprise, Albert Bourla, se délestait de plus de 130 000 titres.

Alors que l’action bondissait fort logiquement de 15 % dans le sillage de ces résultats encourageants, Albert Bourla quittait le navire (en partie), cédant pour près de 5,6 M$ d’actions Pfizer (NYSE : PFE).

Certains y ont vu la preuve d’une manipulation boursière flagrante et d’un délit d’initié. Comment, en effet, ne pas trouver étonnante la simultanéité entre la publication du communiqué de presse et la vente des actions ? Pourquoi un P-DG céderait-il ses titres alors même que son entreprise est mieux placée que jamais pour sauver la planète d’un fléau inédit ?

Comme souvent, la réalité est bien plus complexe qu’il n’y paraît… et ce vrai/faux scandale cache en fait un non-dit dans le monde des biotechs.

Le vrai et le faux des délits d’initiés

Il ne fait aucun doute que la vente des actions d’Albert Bourla a été parfaitement orchestrée. Pour autant, un dirigeant de société cotée ne peut pas vendre à sa guise les titres dont il dispose. Qu’il s’agisse de la vente de titres détenus ou de l’exercice de stock-options, chaque transaction doit être préalablement déclarée à la SEC (le gendarme de la Bourse américaine, équivalent de notre AMF). Ce mécanisme existe justement pour prévenir tout délit d’initié : en prévoyant à l’avance une vente “quoi qu’il arrive”, les dirigeants ne peuvent pas être tentés de profiter de leur position privilégiée pour surfer sur les effets d’annonce.

Albert Bourla possède encore pour l’équivalent de neuf fois son salaire en actions Pfizer

En l’occurrence, le calendrier et le volume de la vente des titres d’Albert Bourla avait été déclarés dès le 19 août. A l’époque, il est évident que le P-DG ne savait pas quel serait le résultat de la Phase III du candidat-vaccin de l’entreprise qu’il dirige.

Tout au plus peut-on suspecter que, la vente ayant été prévue de longue date, le P-DG ait tiré en coulisses les ficelles pour que l’annonce des résultats préliminaires ait lieu le jour J. Cette hypothèse, impossible à confirmer ou infirmer, n’est cependant pas très crédible dans le sens où Pfizer est une société pesant 214 Mds$ en Bourse, et dont les moindres faits et gestes sont scrutés. Décaler des annonces pour gratifier le P-DG de quelques millions de dollars supplémentaires semble tout à fait disproportionné.

Voir une manœuvre savamment orchestrée est d’autant plus douteux que l’action Pfizer est d’une stabilité remarquable. Sur un an, elle évolue dans un couloir compris entre 28 $ et 40 $. Le titre du géant pharmaceutique s’avère plus stable que la plupart des entreprises – y compris les valeurs de type bon père de famille ! Après la vente, Albert Bourla possède par ailleurs encore pour l’équivalent de neuf fois son salaire en actions Pfizer, preuve s’il en fallait qu’il ne se désengage pas totalement de l’avenir boursier du titre.

Evolution Pfizer sur un an

Evolution du titre Pfizer sur un an. L’action n’est décidément pas un véhicule
spéculatif malgré la crise sanitaire sans précédent que nous traversons !

 

Une tendance généralisée

Si la vente des actions d’Albert Bourla ne relève certainement pas de la manipulation boursière, d’autres dossiers sont autrement plus suspects…

Les dirigeants de Moderna Therapeutics (NASDAQ : MRNA) ont eux aussi cédé massivement leurs titres. A la différence de Pfizer, Moderna est une startup qui ne valait pas grand-chose avant la crise du COVID-19, et spéculer sur sa valeur boursière est potentiellement bien plus lucratif.

 

Moderna spéculation

+394 % depuis le 1er janvier : le titre Moderna invite à la spéculation

Depuis le début de la crise, les dirigeants de l’entreprise (qui se trouve, ironie de l’histoire, développer un vaccin équivalent à celui de Pfizer) ont également vendu massivement leurs titres. Selon les dernières estimations, le montant cumulé des ventes dépasse désormais la dizaine de millions de dollars.

S’il est, ici encore, difficile de parler de délit d’initiés dans la mesure où les ventes auraient elles-aussi été déclarées préalablement à la SEC, cette tendance au délestage massif de titres ne doit pas être pris à la légère dans la mesure où l’avenir de Moderna est lié au COVID-19.

Ce que nous apprennent ces ventes

Sans même considérer que ces ventes constituent des délits d’initiés (une question technique qui relève de la responsabilité des autorités de régulation), elles n’en demeurent pas moins instructives.

Cette tendance au délestage massif de titres ne doit pas être pris à la légère

Elles confirment que les gérants des entreprises pharmaceutiques – qu’il s’agisse de startups ayant acquis un nom grâce au COVID-19 ou de représentants de Big Pharma – ne croient pas au potentiel économique de la crise sur le long terme.

Ces initiés font comme si le COVID-19 n’était qu’un phénomène temporaire qui a vocation à n’avoir qu’un impact négligeable sur le long terme. La stabilité du cours de l’action Pfizer sur un an en est la parfaite illustration : alors que l’humanité traverse une épidémie aux conséquences économiques sans précédent, l’entreprise n’est pas spécialement recherché par les investisseurs. Même les titres Apple (NYSE : AAPL) et Facebook (NYSE : FB) ont se sont mieux comportés sur la période !

Ce décalage entre les effets imaginés du COVID-19 sur les comptes des entreprises et le comportement des dirigeants-actionnaires est riche d’enseignements.

Le premier est que la course au vaccin n’est pas nécessairement un Graal financier. Le monde entier scrute les entreprise pharmaceutiques et le débat fait déjà rage entre celles (comme AstraZeneca) qui promettent une vente à prix coûtant et les autres dont les tarifs seront scrutés par les pouvoirs publics et comme les citoyens. Utiliser un vaccin anti-COVID-19 comme source de profits sera du plus mauvais effet, et peu d’entreprises peuvent se permettre de se mettre l’opinion publique à dos.

De plus, du fait de l’impatience des populations pour avoir accès au vaccin, production et logistique risquent d’avoir des coûts colossaux. Il n’est pas dit que les fabricants voient leur résultat net transformé par les futurs vaccins.

L’autre considération à ne pas sous-estimer est que l’arrivée d’un vaccin signera la fin d’une période dorée pour les entreprises du monde de la santé. Que ce vaccin coûte 2 $, 20 $ ou 50 $ par injection, ce montant sera négligeable par rapport au budget consacré aux masques et autres gels hydro-alcooliques par les populations – sans parler du coût des traitements des malades qui ne seront plus nécessaires. Pour le secteur dans son ensemble, l’arrivée d’un vaccin signera la fin d’une période durant laquelle les dépenses de santé se sont envolées, et c’est pour cette raison que les investisseurs restent globalement prudents.

La course au vaccin n’est pas un Graal financier

En tant qu’investisseur particulier, il peut être aujourd’hui plus intéressant de se positionner sur des valeurs industrielles cycliques malmenées par la crise sanitaire que sur des biotechs qui, scrutées de toutes parts, devront produire à prix plancher des vaccins à peine rentables. C’est en tout cas ce que les insiders semblent penser.

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