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Crise du semi-conducteur : Intel en chevalier blanc de l’Europe

par Etienne Henri
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[La pénurie de semi-conducteurs pèse sur l’industrie manufacturière européenne, l’automobile en tête… Les pouvoirs publics craignent pour la souveraineté technologique du Vieux Continent… Qu’à cela ne tienne ! Intel se propose de nous libérer de notre dépendance asiatique. Et, à en croire Pat Gelsinger, l’entreprise serait prête à remplacer au pied levé les leaders du marché que sont TSMC et Samsung. Sur le papier, l’offre est alléchante, voire généreuse. Et pourtant…]

C’est tel un VRP de haut vol que Pat Gelsinger, le P-DG d’Intel, s’est tout dernièrement offert une petite virée en Europe durant laquelle il a rencontré les dirigeants de BMW, Deutsche Telekom et même Volkswagen. Pour finir, il s’est entretenu avec Thierry Breton, notre commissaire européen chargé de la politique industrielle, du marché intérieur, du numérique, de la défense et de l’espace.

Pourquoi ? Voyez-vous, Pat Gelsinger a un plan… Un “plan de soutien” à l’industrie européenne plus exactement. Il l’a d’ailleurs confié à la presse à l’issue de sa série de visites. Et, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est osé – pour ne pas dire franchement éhonté.

Washington se remet au soft power… 

Intel (NASDAQ : INTC) propose d’implanter une méga usine en Europe. Celle-ci, qui pourrait être installée en Allemagne, aurait une capacité telle qu’elle permettrait de répondre à l’objectif de Thierry Breton de faire du Vieux Continent un acteur de poids du semi-conducteur produisant sur son sol plus de 20 % des puces de la planète. 

Intel propose d’implanter une méga usine de semi-conducteurs en Europe

Sur le papier, l’offre d’Intel est alléchante, voire généreuse… Mais, pour comprendre le contexte de la tournée européenne de Pat Gelsinger, il faut bien réaliser que la pénurie de semi-conducteurs a deux causes principales. La première est industrielle. Les fondeurs américains se sont petit à petit laissés distancer dans la course à la gravure et ne sont tout simplement plus en mesure de produire des puces aussi avancées que celles de Samsung et TSMC.

La seconde raison est politique. L’administration Trump a réalisé un véritable embargo à l’encontre la Chine pour maintenir l’empire du Milieu dans un retard technologique permanent. Nous avons déjà traité le sujet (ici, ici et ), aussi retenez simplement que la pénurie d’approvisionnement en composants moyen de gamme est, sinon causée, du moins grandement aggravée par la politique de Washington. Rendre l’administration Trump responsable de la situation serait également une erreur. Désormais aux commandes, Joe Biden ne montre aucune intention de revenir sur les mesures prises par son prédécesseur.

Intel, qui joue le rôle de “bras industriel” de Washington à l’étranger comme le font régulièrement Cisco, Google et Microsoft dans leurs domaines respectifs, est donc le pompier du pyromane de la Maison-Blanche.

En proposant une bouffée d’air frais à l’industrie Européenne, les Etats-Unis ne font en fait que réparer un problème qu’ils ont eux-mêmes créé et qu’ils risquent encore d’aggraver dans les prochains mois s’ils continuent à bloquer l’exportation des technologies de fonderie occidentales vers l’Asie.

Pat Gelsinger s’essaie au culot

Outre ce positionnement moralement discutable, la proposition d’Intel est loin d’être généreuse et désintéressée.

D’une part, la construction d’une méga-usine située sur le sol européen ne serait, en pratique, que l’implémentation d’un plan qui a pour ambition de faire d’Intel un fondeur “à la demande”. Si Intel va au bout du projet, ce ne sera donc ni par altruisme ni par soutien technologique à l’allié historique des Etats-Unis que nous sommes. Il s’agira d’une simple relation commerciale. Notons par ailleurs que, lorsque Samsung et TSMC fondent des puces pour les entreprises fabless occidentales, ils ne prétendent pas être en train de sauver l’Europe de quoi que ce soit : ils jouent simplement leur rôle de fournisseur.

Plus osé encore, Pat Gelsinger, après avoir proposé son aide aux décideurs, a innocemment présenté la facture. Pas question pour Intel de prendre la responsabilité totale du projet… Pour ouvrir le méga site, le fondeur compte sur l’aide des contribuables. Et l’addition est salée ! selon Reuters, le groupe souhaite obtenir pas moins de 8 Mds€ (9,7 Md$) pour financer son outil de production. En d’autres termes, Intel s’attend à ce que l’Europe paye pour avoir l’honneur de lui acheter des semi-conducteurs.

La proposition d’Intel est loin d’être généreuse et désintéressée

Pour faire passer la pilule, Pat Gelsinger a vendu lors de sa visite un accompagnement sur le long terme. Selon des propos rapportés par Les Echos, Intel serait “déterminée à apporter [ses] technologies de pointe en Europe ; les puces de 5, 3, 2 nanomètres, [qui sont] les technologies les plus avancées”.  

Faire miroiter une gravure sous les 5 nm en Europe serait effectivement un moyen de justifier de profiter de fonds publics… mais le fondeur américain fait mine d’oublier qu’il est loin – très loin même – de maîtriser ces finesses ! Pour preuve, il sous-traite la gravure en 3 nm de ses Core à… TSMC.

Vendre au Vieux Continent le droit d’acheter des produits qu’il ne sait pas faire, c’est le coup de bluff que tente Pat Gelsinger auprès des instances européennes. L’avenir nous dira si ces tractations s’avères fructueuses. Reste que le soft power des Etats-Unis a bel et bien perdu de sa superbe. Quelques heures avant de rencontrer le dirigeant d’Intel, Thierry Breton s’entretenait, sur le même sujet, avec son grand rival TSMC lors d’un échange qui a été officiellement qualifié de “productif”. Si le Taïwanais n’a, à ce jour, pas exprimé son souhait de profiter des fonds du Plan semi-conducteurs européen pour se faire financer une usine en Europe, la question n’est, selon des propos rapportés par VentureBeat, pas totalement exclue.

Alors que Washington tente par tous les moyens d’isoler la Chine du reste du monde, l’administration devrait prendre garde à ne pas finir par isoler, par mégarde, les Etats-Unis. Après tout, l’Europe et l’Asie possèdent de nombreuses briques technologiques nécessaires à la production de semi-conducteurs haut de gamme, et l’apport d’Intel semble de plus en plus maigre en la matière. Avant de jouer au pyromane, il faut s’assurer que le vent souffle dans le bon sens…

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