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CRISPR, arme de destruction ou massif espoir ?

par Cécile Chevré
Hydrogène

Je vous propose aujourd’hui de revenir sur un des sujets qui fait le plus couler d’encre en ce moment : les techniques d’édition de gènes et la maintenant fameuse technique CRISPR.
Si cet acronyme ne vous dit rien, je vous recommande de lire les articles que j’avais consacrés au sujet (ici et ).
Mais si vous préférez la version courte disons que CRISPR est une méthode (relativement) facile, rapide et peu coûteuse pour éditer les gènes. Elle permet de découper précisément un bout de l’ADN, pour le supprimer par exemple. Elle permet aussi, à l’inverse, d’insérer une séquence. Ce qui explique qu’elle soit souvent décrite comme le copier/coller de la génétique.
A partir de là, c’est une infinité de possibilités qui s’offre aux chercheurs : rendre des moustiques stériles pour éviter la propagation de maladies comme Zika, le paludisme ou le chikungunya. Modifier les gènes de plantes pour les rendre plus résistantes… et même modifier le code ADN humain, pour en éliminer les défauts.
Dans quelques années, une technologie comme CRISPR permettra peut-être de réparer les gènes des patients atteints de maladies génétiques comme l’hémophilie. Elle pourrait aussi s’attaquer au processus de multiplication des cellules cancéreuses, de lutter contre les effets de l’âge sur notre corps ou ceux des maladies neurodégénératives. Une équipe allemande est en train de tester l’utilisation de CRISPR pour éliminer le VIH de cellules infectées. Si ces essais s’avèrent concluants, nous disposerions alors du premier véritable traitement contre le sida.
Bref, l’édition de gènes peut potentiellement presque tout faire. Et l’utilisation de CRISPR rend ces manipulations à la portée de presque tous. C’est peut-être ce qui fait peur dans cette technologie car comme nous allons le voir, elle suscite autant de craintes que d’espoirs.
Commençons par les craintes. Il y a quelques jours, plusieurs médias ont publié des articles dotés de titres plus ou moins similaires : la CIA désigne l’édition de gènes comme arme de destruction massive. De quoi alimenter les gros titres et faire peur à tout le monde, à peu de frais…

CRISPR, nouvelle arme de destruction massive ?

Que cache cette annonce fracassante ? Eh bien, le rapport annuel de James Clapper, le directeur du renseignement national américain, sur les principaux risques menaçant la planète. Rapport que vous pouvez consulter ici. Parmi ces risques, l’Etat islamique, les armes chimiques en Syrie et en Irak, la modernisation de l’arme nucléaire en Chine, la Corée du Nord, etc.
Et donc l’édition génétique. Voici ce que dit ce rapport (mal traduit) par mes soins :

La recherche en matière d’édition du génome menée par les pays disposant des normes réglementaires ou éthiques différentes de celles en vigueur dans les pays occidentaux augmente probablement le risque de création d’agents ou de produits biologiques potentiellement dangereux.
Compte tenu de la large diffusion de cette technologie à double usage, de son faible coût, et de son rythme de développement, son utilisation abusive – délibérée ou involontaire – pourrait avoir de profondes conséquences économiques et sur la sécurité nationale.
En 2015, les progrès dans l’édition du génome ont obligé les biologistes américains et européens à s’interroger sur l’édition non réglementée de la lignée germinale humaine (cellules qui sont pertinents pour la reproduction), ce qui pourrait induire des changements génétiques héréditaires.
Néanmoins, les chercheurs continueront à se heurter à des écueils avant d’atteindre leurs objectifs en matière de modifications du génome, en partie à cause des limitations techniques inhérentes à ces technologies.

Que dit donc ce rapport ? Pas plus et pas moins que ne disent la plupart des chercheurs qui se sont penchés sur la question de l’édition génétique : c’est un outil qui, mis entre de mauvaises mains, est potentiellement dangereux.
Il y a quelques jours, dans la Quotidienne, nous évoquions la possibilité de modifier génétiquement des populations de moustiques afin de les rendre stériles. Certains évoquent – sans franchir le pas – la possibilité d’éradiquer entièrement ces insectes de la surface de la Terre. Je sais, cela fait peur.

Essais sur des embryons humains

D’un point de vue de l’humain, CRISPR peut faire encore plus peur en ouvrant la voie à la modification génétique d’embryons. Ce n’est pas la première technique permettant d’éditer les gènes – celle dites des « doigts de zinc », ou ZFN, lui est antérieure – mais c’est, comme je vous le disais, la plus simple. Elle pourrait donc être utilisée par des pays ou des chercheurs ne disposant pas du meilleur niveau scientifique… et surtout peu soucieux de l’éthique. Le retour du vieux spectre de l’eugénisme et de l’amélioration de l’humain.
En mars 2015, grâce à la revue Nature, on apprenait ainsi qu’une équipe chinoise tentait de modifier génétiquement des embryons humains (non viables) pour éliminer des gènes défectueux de leur ADN. Si la communauté scientifique internationale s’est émue de ces expérimentations, c’est que les chercheurs chinois ont modifié toutes les cellules de l’embryon, même les cellules sexuelles.
Pour l’instant, ces expériences ont échoué mais elles pourraient conduire à des mutations potentiellement transmissibles génétiques. En clair, si ces recherches aboutissent, elles créeraient des lignées humaines génétiquement modifiées.
Et c’est, de l’aveu même de Jennifer Doudna, une des inventeurs de CRISPR, le principal danger de cette technologie. A plusieurs reprises, et soutenue en cela par de nombreux collègues et par le Comité international de bioéthique de l’Unesco, elle s’est prononcée pour une réflexion internationale sur l’utilisation de CRISPR et pour la mise en place d’un moratoire tant que les questions éthiques n’ont pas été tranchées.

Une arme, un outil ? Une menace, un espoir ?

Loin de moi l’idée de vouloir sous-estimer ce danger, car il est bien réel, mais mettons-le en contexte.
Premièrement, comme le rappelle James Clapper dans son rapport, toute avancée technologique, mal utilisée, est une arme potentielle. Il cite ainsi l’Intelligence Artificielle, l’Internet des Objets, les réseaux sociaux, la réalité virtuelle ou augmentée (ainsi que l’Arctique, le réchauffement climatique, la chute des prix des matières premières, le ralentissement de la Chine, la nouvelle course à l’espace, etc.).
Ensuite, si CRISPR est une technologie prometteuse, tout ou presque reste à faire. Certes de nombreuses recherches sont en cours mais le vivant n’est pas si simple à manipuler que cela. Il suffit de constater les progrès plus que mesurés effectués en matière de clonage pour s’en souvenir. Les expériences menées par des chercheurs chinois sur les embryons humains ont abouti sur un quasi-échec et surtout à l’émergence de mutations génétiques imprévues, prouvant que la stabilité de la technique CRISPR est à améliorer.

Quelle solution pour réguler les utilisations de CRISPR ?

Une grande partie de la communauté scientifique tient un discours commun et cohérent appelant à interdire l’utilisation de CRISPR sur les cellules germinales (dites aussi gamètes, celles qui permettent de transmettre le matériel génétique) et de la limiter aux seules cellules somatiques (celles qui, justement, n’entrent pas en compte dans la reproduction et l’hérédité).
Actuellement, une quarantaine de pays interdisent, d’une manière ou d’une autre, la manipulation génétique, et en particulier sur les lignées humaines. C’est le cas de la France qui n’autorise depuis 2013 que la recherche sur l’embryon et les cellules souches, et encore sous certaines conditions très strictes. Pas question donc d’autoriser la manipulation génétique, et encore moins sur les gamètes.
Bien sûr demeure la question des pays dont la législation est bien moins regardante ou encore de ceux qui ont une conception assez floue de l’éthique. Nous pourrons difficilement contrôler ce qui se fait dans tous les laboratoires du monde. Et pas besoin d’aller chercher en Chine ou en Corée du Nord des laboratoires jouant clairement avec les frontières de l’éthique : certaines équipes américaines travaillent aussi sur la modification du génome humain (dont les cellules sexuelles). Une équipe britannique vient d’obtenir l’autorisation de faire de même (j’y reviendrai dans une prochaine Quotidienne) en se limitant aux cellules somatiques.

Un espoir dans l’autorégulation ?

Malgré tout, un précédent historique laisse penser que la communauté scientifique est capable de s’autoréguler.
En 1975 eu lieu la conférence d’Asilomar, en pleine émergence des biotechnologies, et tout particulièrement de l’ADN recombinant (la recombinaison d’ADN d’espèces différents) qui permet la création d’organismes OGM.
Organisée par le chimiste américain Paul Berg, elle avait pour objectif affiché l’interdiction totale des essais de manipulation du vivant. Ce n’est pas à quoi elle a abouti mais les quelque 150 chercheurs présents se sont mis d’accord pour encadrer strictement les recherches en matière d’ADN recombinant en évitant, par exemple, les manipulations dangereuses pour l’homme ou l’animal (par exemple, l’insertion d’agents pathogènes au sein de bactéries) ou encore en utilisant des bactéries incapables de survivre en dehors d’un laboratoire.
Depuis 1975, et malgré quelques accrocs, les accords passés à Asilomar ont été plutôt respectés. La communauté scientifique, en s’appuyant sur les législations nationales et des accords internationaux, pourrait donc faire de même avec les technologies d’édition de gènes. Le potentiel thérapeutique de l’édition de gènes qu’il serait dommage de clore le dossier parce qu’il présente des risques !
Il me reste beaucoup de choses à vous dire sur CRISPR – recherches en cours, introduction en bourse de biotech travaillant sur le sujet, bataille de brevet –, nous aurons donc l’occasion d’en reparler très vite. En attendant, si l’actualité scientifique vous intéresse, et tout particulièrement celle des recherches autour de CRISPR, rendez-vous dans NewTech Insider. Ray suit de près les dernières évolutions de la recherche afin de vous proposer les biotechs les plus prometteuses.

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