Accueil Innovation et vie quotidienne Peut-on dépasser le débat entre relance et rigueur ?

Peut-on dépasser le débat entre relance et rigueur ?

par Cécile Chevré

“Austérité en Europe : Moscovici plaide l’équilibre, Montebourg veut une autre politique”, titre Le Figaro.

Qui a raison ? Keynes ou pas ? Je n’irai pas jusqu’à dire que cette question me réveille la nuit, certes, mais en tout cas, elle revient régulièrement sur la table des débats. Impossible d’y échapper entre ceux qui dénoncent les ravages économiques, sociaux et politiques (avez-vous vu l’état de l’Italie, toujours sans gouvernement ?) et ceux qui s’insurgent contre le creusement des déficits, les plans de sauvetage qui ne pourront jamais être remboursés (quelqu’un croit-il encore que la Grèce pourra tenir ses engagements ?) et la création de nouvelles dettes pour résoudre… un problème de dette.

Autant dire qu’entre partisans de la rigueur et ceux de la relance, c’est la guerre, chacun se renvoyant des arguments sans fléchir et sans accorder une once de crédibilité à l’adversaire.

Reste à savoir ce qu’il en est vraiment. Et là, cher lecteur, autant dire que c’est presque mission impossible et qu’il y a peu de chances que je vous fournisse une réponse.

Je vous l’avais déjà dit, selon moi, Keynes doit être éjecté du débat. La théorie de Keynes reposait sur une société, l’Angleterre de la première moitié du Xxe s., qui n’a rien à voir – mais alors, rien de rien – avec nos économies actuelles. Keynes était loin d’être un imbécile. S’il sortait aujourd’hui de sa tombe et activait ses cellules grises – en imaginant que celles-ci ont survécu par miracle à l’inéluctable décomposition post-mortem – il ne nous pondrait pas une théorie “keynésienne” telle qu’il a pu la construire dans les années 1930.

Le monde a changé, les forces en jeu aussi. Pensez-vous réellement que Keynes irait prôner une relance financée par l’Etat dans des économies occidentales qui se sont vidées de leur substantifique moelle de croissance ? Laissons ce pauvre Keynes reposer en paix. Après tout même Margareth Thatcher, la femme qui (antérieurement à sa vie politique) a injecté de l’air dans les crèmes glacées pour réduire le coût des matières premières utilisées, a le droit au Rest in Peace.

L’efficacité de la méthode américaine mise en doute
“L’Amérique presse l’Europe de lever le pied sur l’austérité”, nous apprend Le Figaro toujours. Les Etats-Unis s’inquiètent de la récession européenne, qui menace la croissance mondiale.

Ont-ils tort, ont-ils raison ? En tout cas, ils ne peuvent prôner une autre politique que celle de la relance financée par la planche à billets. C’est ce qu’ils pratiquent eux-mêmes à outrance, et ce depuis 2008. Un jour, je prendrais le temps d’estimer combien de milliards ont été injectés depuis le début de la crise dans l’économie américaine. Voici déjà un rapide résumé :
– Quantitative easing 1 (2008-2010) : 1 650 milliards de dollars
– Quantitative easing 2 (2010-2011) : 600 milliards de dollars
– Opération Twist (2011) : 667 milliards de dollars
– Quantitative easing 3 (2012… et toujours en cours) : 85 milliards de dollars par mois depuis septembre, soit déjà 595 milliards de dollars.
Total : 3 512 milliards de dollars, pour un PIB US d’environ 15 000 milliards de dollars (chiffre 2011).

Et ce chiffre ne prend pas en compte les autres mesures (réduction d’impôts pour les entreprises et les particuliers, prime à la casse, mesures de soutien aux banques, etc.).

Prenons le PIB US maintenant. Le chiffre pour le quatrième trimestre 2012 a été révisé à la hausse, passant de -0,1% en première estimation, à +0,1% après une première révision et enfin, chiffre définitif, à +0,4%. Ne me demandez pas comment les Etats-Unis ont pu ainsi gagner 0,5 point de croissance en quelques révisions, je n’en ai aucune idée… et surtout aucune envie de me lancer dans des théories conspirationistes (encore que, pour une fois, elles ne me semblent pas complètement injustifiées).

Acceptons donc ce chiffre de +0,4%, sans même le corriger de l’inflation.

+0,4%, donc. Avec tout ce qui a été fait pour soutenir l’économie US (3 512 milliards de dollars au bas mot, je le rappelle).

Passons au chômage. Chaque mois, c’est la roulette russe : hop, un bon chiffre, puis, le mois suivant, un mauvais chiffre. Là, je vais mettre les pieds dans le plat : de toute manière, les chiffres sont (énormément) minimisés grâce à toute une catégorie de méthodes de calcul qui permettent de faire la distinction entre chômeurs à plein temps, ceux qui travaillent à temps très partiel, ceux qui sont tellement découragés qu’ils ne cherchent même plus un emploi et qui donc ne sont pas considérés comme demandeurs d’emploi, etc.

Victoire a donc été criée, proclamée même, quand le taux de chômage US est passé sous les 8%.

C’est oublier un peu vite que le taux d’emploi est lui au plus bas depuis… 1983, à 58,3% le mois dernier. D’après les calculs, du think tank américain Economic Policy Institute, c’est près de 9 millions d’emplois qui manquent aux Etats-Unis : 3 millions détruits par la crise et 6 millions qui n’ont pas été créés à cause de la crise.

Si la Fed se met en tête de continuer ses 85 millions de dollars de rachats mensuels tant que ce déficit d’emplois ne sera pas comblé, ce quantitative easing aura bien mérité son surnom “d’infini”.

Une relance qui ne cale pas ?
Plusieurs pays ont appliqué des méthodes “keynésiennes” pour se sortir de la crise : les pays de l’Asie du Sud-Est (avec un véritable succès, il faut bien le reconnaître), la Chine (avec un succès limité, comme le prouve l’inattendu déficit commercial enregistré par le pays en mars) ou le Japon.

L’exemple japonais est plus que mitigé depuis 20 ans que le pays applique une politique de relance (financée à coups de planche à billets) pour un résultat peu probant. Certes depuis l’annonce d’un recours massif à l’impression monétaire, la bourse japonaise enchaîne hausse sur hausse, mais le yen s’effondre et l’économie réelle japonaise a dû mal à faire le poids face à la concurrence de ses voisins asiatiques.

Au fond, théoriquement, je reste persuadée que les partisans de la rigueur ont raison. Voici un extrait de la Stratégie de Simone Wapler qui exprime bien l’absurdité totale de la situation :
Comment des gens qui maîtrisaient des techniques évoluées (nanotechnologies, biotechnologies, lasers), qui possédaient une puissance de calcul inégalée, pouvaient par ailleurs croire à des principes aussi stupides que :
– pour qu’une économie soit prospère, il faut que les prix montent un peu, mais pas trop ;
– si on distribue des bons d’achat (de la monnaie créée à partir de rien) à certains, tout le monde s’enrichit ;
– plus de dette peut résoudre un problème de dette.
Comment ces gens, confrontés à des événements aussi absurdes que des taux d’intérêt négatifs ou des taux d’intérêt qui baissent au fur et à mesure que le risque augmente, pouvaient-ils ne pas se remettre en cause ?

Donc, oui, on est d’accord, la politique de relance financée par la dette est absurde. Mais existe-t-il un autre choix ? Car il y a d’un côté la théorie, et de l’autre la pratique.

La méthode européenne a-t-elle un avenir ?
Sont souvent cités en exemple des pays comme l’Islande, l’Irlande, ou encore l’Angleterre des années Thatcher, pour revenir à elle. Ces pays ont drastiquement réduit leurs dépenses publiques, profondément réformé leur marché de l’emploi, revu leur système social… Avec pour conséquences une aggravation du niveau de vie des plus fragiles et des classes moyennes. Du haut de notre théorie, nous pouvons balayer les implications sociales et politiques de ces choix économiques…

Jusqu’à ce que la réalité nous rappelle à l’ordre. Vous ne pouvez pas faire le “bonheur” (cher lecteur qui lit un peu vite, et est prompt à m’envoyer des commentaires pas piqués des vers, je me permets de te souligner l’utilisation des guillemets) du peuple si celui-ci ne le souhaite pas.

Voyons ce qui se passe en Europe. Tous les pays qui sont passés par la moulinette du plan de sauvetage sont confrontés à des protestations sociales vigoureuses. La Grèce, le Portugal, Chypre, l’Espagne et l’Italie traversent (ou ont traversé) des turbulences politiques sérieuses. Je vous le rappelais en début de Quotidienne, le président italien n’a toujours pas nommé de nouveau gouvernement.

Au Portugal, le gouvernement, qui vient de se voir rejeter une partie de son plan de rigueur par le Tribunal constitutionnel doit revoir sa copie. Le Portugal s’est fixé comme objectif de faire passer son déficit de 6,45% du PIB en 2012 à 5,5% cette année. Mais comme le souligne Le Figaro la marge de manoeuvre du Premier ministre, Passos Coelho, est mince : “La difficulté est d’autant plus grande que le PSD de Passos Coelho n’a qu’une majorité relative à la Chambre. Le secrétaire général de la principale formation de l’opposition, le Parti socialiste, a rejeté toute possibilité de collaboration. ‘C’est à ceux qui ont créé le problème de trouver le remède’, a indiqué António José Seguro, qui a réclamé des élections anticipées et s’est déclaré ‘prêt à remplacer le gouvernement’. Le PSD devra s’appuyer sur ses alliés habituels, les conservateurs du CDS PP, présents au gouvernement. Mais il faudra négocier“.

Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
Je vous avais prévenu en début d’article, cher lecteur, je n’ai pas de solution toute prête à vous fournir. Soulignons tout de même que la logique budgétaire ne doit pas forcément primer sur les préoccupations sociales et sur le contrat moral qui lient le peuple et ses dirigeants.

Mais revenons à des réflexions plus pragmatiques. Qu’est-ce qui nous attend ? Au vu des développements de la crise européenne, nous nous orientons de plus en plus vers une solution longue et douloureuse. Certains pourront le regretter… de mon côté, je préfère être réaliste : à moins d’être réellement mis dos au mur – et encore comme le prouvent la Grèce et Chypre – aucun pays européen n’est prêt et ne peut se conformer à un respect strict de l’orthodoxie budgétaire.

Rassurez-vous, l’avenir n’est peut-être pas si sombre que cela. Voici quelques pistes à explorer :
– Mettre en avant les atouts français. Un des derniers numéros de l’Usine nouvelle souligne nos compétences en matière de simulation numérique et de supercalculateurs. C’est une piste d’investissement que je vais explorer dans le prochain numéro de Défis & Profits. Florent Detroy revient quant à lui régulièrement sur les ressources cachées de l’innovation française : que cela soit dans les biocarburants ou encore dans le secteur de la mine. Des secteurs à découvrir chaque jour dans l’Edito Matières Premières & Devises.

– En parlant d’innovation, que cela soit dans le domaine des biotechnologies que de la robotique, le potentiel de croissance des pays industrialisés est bien présent. Nous aurons l’occasion de vous en reparler très prochainement… donc surveillez vos emails.

– Enfin, preuve que le rendement est toujours possible, nous organisons une conférence consacrée à ce thème le 24 mai prochain à Paris. Le programme de la journée, les intervenants… tout est expliqué ici…

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1 commentaire

Philippe Sablon du Corail 10 avril 2013 - 16 h 21 min

Votre analyse personnelle, et le thème général de votre site – que je trouve cependant intéressant – est trop strictement orienté vers les solutions strictement financières.
Evidemment, la théorie keynesienne est une stupidité dint j’ai peine à croire qu’elle ait pu petre prise au sérieux. Keynes était un mondain sûremet séduisant- dirons nous brillant pour palre français – au sen du club snobinard de Bloomsbury.
En fait, restons strictement économistes (relisez Samuelson), et simples. L’aconomie repose sur un raisosnnement et sur deux pieds:

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