Accueil A la une Qualcomm/Broadcom : La diversion à 130 milliards de Trump

Qualcomm/Broadcom : La diversion à 130 milliards de Trump

par Etienne Henri
Qualcomm

La semaine dernière, Donald Trump a publié un décret qui a de facto bloqué le projet de rachat de Qualcomm par Broadcom, deux fabricants de semi-conducteurs.

D’un coup de stylo, le président des Etats-Unis a tué dans l’oeuf une transaction dont le montant total devait atteindre les 130 milliards de dollars.

L’information a fait grand bruit car elle confirme ce que chacun sait des habitudes de l’administration Trump : amour pour l’ingérence dans les affaires économiques internationales, America First appliqué dès que l’occasion se présente et rodomontades envers l’Asie.

L’impulsivité du geste et le gigantisme des sommes en jeu ont fait de ce mariage raté une actualité brûlante. Il serait pourtant dommage de ne voir dans cet événement qu’une énième illustration du mode de fonctionnement de la Maison Blanche.

Comme souvent sur ce type de dossiers, il est difficile de faire la part des choses entre les raisons annoncées et les motivations réelles…

Nous allons donc, dans cette Quotidienne, tenter de comprendre ce qui a pu pousser l’équipe Trump à une telle extrémité.

Un rachat pas si exceptionnel

Passons rapidement sur la conséquence immédiate du décret présidentiel. La transaction n’aura pas lieu : il n’y aura pas de flux financiers de Broadcom vers Qualcomm, et la gouvernance de Qualcomm restera purement américaine.

Pour remettre les choses dans leur contexte, il ne faut pas oublier que Broadcom n’est passée sous pavillon singapourien que depuis début 2016. L’entreprise est née on-ne-peut-plus américaine. Elle a été fondée en 1991 par deux scientifiques de l’UCLA (Université de Californie).

C’est seulement en 2015 que le fondeur Avago Technologies a offert de racheter Broadcom pour un montant de 37 milliards de dollars.

Ce type d’opération est tout à fait classique dans l’univers du semi-conducteur. Il est fréquent que des technologies, des divisions voire des entreprises entières changent de main. La liste des acquisitions effectuées par Broadcom et Avago sur ces dernières années, et les montants en jeu, donnent le tournis.

Il ne faut donc pas s’étonner outre mesure de l’offre de Broadcom sur Qualcomm. Certes, le montant de l’enveloppe est un record historique, mais la valorisation des entreprises technologiques américaines l’est tout autant.

En période de bulle, chaque nouvelle transaction est par définition un record. Les 130 milliards de dollars mis sur la table sont donc conséquents mais conformes aux ratios actuels de l’industrie et à la valeur intrinsèque de Qualcomm.

Mauvais timing pour le protectionnisme à la sauce Trump

De manière purement pragmatique, vendre ses actifs fort chers est pourtant une bonne idée. Mieux vaut être vendeur qu’acheteur durant ces périodes.

L’administration américaine décide de conserver ses joyaux industriels et technologiques, c’est son choix. Il est étonnant que cette décision soit prise au moment le plus favorable à une telle transaction, mais cela ne concerne que les contribuables américains.

Les citoyens européens, qui ont vu les gouvernements se débarrasser à tour de bras de l’or des banques centrales jusqu’en 2007, savent à quel point les administrations sont de mauvais investisseurs !

L’avenir nous dira si ce véto n’est en fait qu’un bluff ayant pour but de faire monter les enchères et augmenter la taille de l’enveloppe. Qualcomm, qui dépense des fortunes en lobbying, peut très certainement faire jouer ses relations politiques pour se vendre à un meilleur prix.

Si cette hypothèse est correcte, nous verrons dans les prochaines semaines la position de l’administration américaine s’assouplir et de nouvelles offres plus conséquentes apparaître.

Mais il est aussi possible que la sécurité nationale soit effectivement en jeu.

Quand les mensonges d’un menteur s’approchent de la vérité

Aussi incroyable que cela puisse paraître, la raison de façade évoquée par l’administration pour interdire le rachat pourrait bien ne pas être très éloignée de la réalité.

Les analystes concentrés sur l’aspect économique du sujet ont balayé d’un revers de main le prétexte de sécurité nationale pour s’intéresser au protectionnisme larvé du décret.

Pourtant, il existe bien un problème de sécurité pour l’administration américaine. La 5G, dont Cécile Chevré vous a décrit les tenants et aboutissants dans des précédentes Quotidiennes, est la prochaine révolution du secteur des télécommunications.

Avec des débits dignes de la fibre optique, l’Internet par les ondes pourrait bien rendre obsolète toutes les autres formes de connectivité. A terme, l’ensemble des communications (que l’on parle des ordinateurs, smartphones, serveurs d’entreprise et objets connectés) pourrait transiter par le réseau 5G.
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Depuis les révélations d’Edward Snowden, plus personne ne conteste que toutes les grandes puissances se complaisent dans l’espionnage de masse. Encore une fois, il ne s’agit pas de donner de leçons (les législations européennes et françaises sont même encore plus liberticides de ce côté-là), mais simplement de ne pas occulter un sujet important pour les Etats.

La surveillance des échanges électronique est aujourd’hui une activité qui mobilise des moyens colossaux. Ce n’est pourtant pas une science exacte et les agences gouvernementales se prennent parfois les pieds dans le tapis malgré leurs équipes de choc.

Les services de renseignement ne sont pas encore arrivés à leur objectif ultime : la surveillance immédiate et exhaustive de toutes les communications. Lorsque les Etats pourront lire en temps réel l’ensemble des échanges électroniques (emails, données du Cloud, transactions bancaires), les dirigeants pourront dormir tranquilles ; plus rien n’échappera à leurs grandes oreilles.

L’arrivée d’une nouvelle technologie comme la 5G est donc à la fois une opportunité et un risque majeur pour la souveraineté nationale.

Celui qui contrôlera l’espionnage des communications 5G pourra surveiller la plupart des échanges de la planète. Une perspective des plus réjouissantes pour les agences de surveillance – notez bien, encore une fois, que le sort des simples citoyens est très secondaire dans l’histoire.

Qui espionnera l’internet mondial ?

Nous parlons souvent de cybersécurité dans ces colonnes. Vous avez certainement entendu parler du piratage social, où les intrusions ont lieu suite à la collecte d’informations sensibles par des moyens on ne peut plus humains (contacts amicaux, sociaux, voire amoureux).

Plus techniques, les hackers trouvent régulièrement des failles logicielles qui permettent de prendre le contrôle des machines d’autrui. Ces méthodes sont largement répandues et utilisées par les pirates comme par les Etats. Elles ont cependant l’inconvénient de pouvoir être neutralisées par des mises à jour logicielles. La simple divulgation de leur existence les rend généralement caduques en quelques heures.

Les failles matérielles sont bien différentes. Comme je vous l’expliquais dans le cas de l’affaire Meltdown et Spectre, une faille matérielle ne peut être corrigée sans remplacer physiquement les équipements touchés.

Il existe aujourd’hui deux acteurs de poids capable de fournir des équipements matériels de communication 5G : l’américain Qualcomm et le chinois Huawei. Les opérateurs de télécommunication n’auront donc le choix qu’entre ces deux fournisseurs pour leur infrastructure 5G.

Il est évident que les gouvernements ne résisteront pas à la tentation d’utiliser des failles matérielles pour mener à bien leurs opérations de surveillance.

Les Etats-Unis et la Chine auront bien sûr une longueur d’avance en pouvant utiliser leur influence sur leurs fondeurs. Aucun industriel n’a jamais pu s’affranchir ad vitam aeternam des demandes pressantes d’un Etat. Les pressions actuelles sur les GAFA nous le montrent : le bras de fer entre multinationales désireuses de garder leur crédibilité et gouvernements impatients d’obtenir des données même en l’absence de cadre juridique n’est jamais gagné.

Or, sans même prêter à Singapour des velléités de surveillance à l’échelle planétaire, l’administration américaine trouvera chez Qualcomm une oreille bien plus attentive si l’entreprise reste sous la coupe du droit américain.

La question de la sécurité intérieure n’est donc pas du tout absente du dossier. Il faut simplement la considérer comme une nouvelle bataille dans la guerre d’influence que se livrent les Etats-Unis et la Chine, dans laquelle les USA ne sont pas de simples victimes impuissantes.

Si l’administration Trump arrive à bloquer définitivement la vente, Qualcomm et Huawei resteront chacun sous pavillon national. Elles seront l’appui technologique idéal des velléités de surveillance de leur gouvernement respectif. Encore une fois, ceci n’est qu’une simple transposition à la technologie 5G de ce qui se fait déjà au niveau des grands noeuds de communication par voie fibrée.

Les deux superpuissances pourront alors déplacer leur combat sur le terrain commercial, et il y a fort à parier que le dumping battra son plein pour que les autres pays soient incités à s’équiper le plus vite possible en 5G. Celui qui emportera ces marchés pourra s’assurer d’être plus difficilement espionné, et pourra bien plus facilement écouter ses clients.

Garder cette possibilité vaut bien 130 malheureux milliards de dollars !

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