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Epic Games vs Apple : et si Apple avait plus à perdre ?

par Arthur Toce
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Même Microsoft s’inquiète

Je vous ai brossé rapidement hier le conflit entre Apple et Epic Games et les forces en présence. Pas de doute : nous sommes face à un conflit de titans. Epic Games a donc assigné Apple devant le tribunal de Californie.

Concentrons-nous aujourd’hui sur les conséquences potentielles de ce procès.

Tu ne tueras point

En 2000, Microsoft (NASDAQ : MSFT) a été lourdement condamné sur ce principe d’abus de position dominante dans son écosystème (plateforme) Windows. Il a été considéré qu’il pouvait complètement bloquer les autres acteurs et, en définitive, toute innovation.

En installant de base Internet Explorer – et donc en l’imposant à l’utilisateur –, l’entreprise contrevenait aux règles de la libre concurrence. A l’époque, ce qui avait poussé le régulateur à agir, c’était justement ce droit de vie ou de mort qu’avait Microsoft sur chaque développeur de logiciels.

Or, vous l’avez compris, c’est justement sur cette capacité à faire mourir une entreprise qu’Epic Games attaque Apple (NASDAQ : AAPL). Finalement, le sujet n’est pas que Fortnite ait été supprimé de l’App Store. D’ailleurs, au niveau business, Fortnite ne dépend que peu d’Apple. Beaucoup de joueurs des plateformes d’Apple jouent également sur PC ou console. Fortnite reste en hyper croissance et perd finalement peu de cette absence des OS Apple.

Par contre, le fait de perdre les comptes développeur est une attaque bien plus violente pour Epic Games. Unreal Engine est un très vieux moteur largement utilisé et qui tire une partie de sa force par sa capacité à tourner sur de très nombreuses plateformes logicielles – de Windows à iOS en passant par la Xbox et la PlayStation ou Android.

Quand un éditeur, quel qu’il soit, fait un jeu avec le moteur d’Epic Games, la portabilité du moteur est “assurée” par les développeurs. Ainsi, en bannissant complètement Epic Games de son écosystème, et non tout simplement Fortnite, Apple prive le développeur de jeux vidéo du côté universel de son moteur de rendu 3D.

Cela veut dire que toutes les entreprises qui développent sur le moteur Unreal, en ayant l’idée que leurs jeux seront toujours au top sur Mac et iOS – comme c’était le cas jusqu’ici – subiront de lourdes conséquences.

Même Microsoft s’inquiète du fait que l’Unreal Engine ne soit plus compatible avec toutes les plateformes. Dans un document envoyé au tribunal, Microsoft écrit : “Empêcher Epic de développer et de mettre à jour l’Unreal Engine pour iOS et macOS va faire du mal aussi bien aux créateurs qu’aux joueurs.”

Le dilemme américain

C’est clairement le début d’une action antitrust contre les géants du numérique américain

Même si Trump serait évidemment enclin à pencher du côté d’Apple à cause des liens d’Epic Games avec le Chinois Tencent, l’importance de ces jeux dans le public américain est telle que la Maison-Blanche a déjà reculé.

Mi-août, quand Trump a attaqué Tencent en menaçant de le bannir, les premières communications de la Maison-Blanche visaient tous les produits liés à Tencent. Au final, l’embargo restera cantonné à la messagerie WeChat et encore !

Pourquoi ce volte-face ? Parce que si Trump avait continué dans ce sens, des jeux stars comme League of Legends, Fortnite, PUBG et tant d’autres auraient dû être touchés par cette décision. Il faut bien comprendre que cela aurait complétement anéanti des entreprises US et des secteurs entiers comme celui de l’e-sport.

D’une part, dans un univers aussi mondialisé que le nôtre, des géants diversifiés comme SoftBank ou Tencent sont difficilement bannissables. Leurs briques technologiques sont variées et éparpillées un peu partout dans l’écosystème numérique.

D’autre part, l’aile gauche démocrate, très critique des monopoles et des sociétés comme Apple (cela fait un moment que l’on parle de démantèlement) qui pratiquent le dumping fiscal, pourrait prendre parti pour Epic Games, en expliquant que le pouvoir d’Apple est trop grand et que le fait de mieux répartir la valeur entre les acteurs serait bénéfique à l’économie américaine en favorisant l’innovation chez les éditeurs et les développeurs.

La pensée antitrust américaine est puissante et ancienne. Les Démocrates comme les Républicains ne supportent pas que les entreprises aient un pouvoir de vie ou de mort sur d’autres acteurs économiques, surtout dans les nouvelles technologies. En cherchant à faire plier Epic Games rapidement, Apple a donc peut-être été trop loin dans sa démonstration de puissance et risque d’en payer le prix…

Apple a péché par trop d’assurance

Lundi 24 août, la justice californienne à renvoyé dos à dos les deux entreprises. La juge Yvonne Gonzalez a statué sur Fortnite “Epic a stratégiquement choisi de violer son accord avec Apple, afin de changer le status quo.” Mais elle rajoute dans son délibéré qu’Apple doit tout faire pour protéger l’Unreal Engine et ne pas mettre les partenaires d’Apple et d’Epic Games en difficulté.

Comment cette histoire finira-t-elle?

Apple risque gros en cas de sanctions, mais un acteur comme Alphabet (NASDAQ : GOOGL) également. La rémunération par le Google Play et l’installation par défaut de Google sur les smartphones Android rapportent pour le coup énormément à Alphabet. Si Apple perd, c’est clairement le début d’une action antitrust contre les géants du numérique américain.

Rien ne nous assure qu’Alphabet ne choisirait pas une autre politique commerciale pour Android, ce qui impacterais Samsung, etc.

Vous le voyez, en refusant la règle jusqu’ici acceptée par tous et qui est à la base du business model des App Store, Epic a fait tomber un domino de l’écosystème numérique et cela pourrait changer tout le paysage stratégique.

Cela pourrait aussi grandement rapporter aux acteurs comme Tencent, leader du jeu sur mobile avec Activision et d’autres firmes principalement asiatiques.

C’est bien à un glissement de la répartition de la valeur que ce conflit expose. C’est aussi pour cela qu’au-delà de la lutte pour la domination technologique entre les Etats-Unis et la Chine, ce changement est bel et bien politique !

Comment cette histoire finira-t-elle ? Impossible de savoir aujourd’hui de quel côté penchera la balance de la justice américaine, mais plusieurs scénarios sont possibles. Les perspectives stratégiques que cela offre à l’investisseur sont considérables !

Numéro de l’affaire Epic VS Apple : Case 4:20-cv-05640-YGR

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