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Est-il encore raisonnable d’aller dans l’espace ?

par Etienne Henri
course espace

La performance technologique était à couper le souffle et les images, comme à leur habitude, splendides. Le 30 mai, SpaceX a permis à la NASA de revenir dans la course à l’espace en envoyant, pour la première fois depuis onze ans, des astronautes en orbite au moyen d’un véhicule américain.

Dans leur capsule totalement épurée et leurs combinaisons tout aussi futuristes, Robert Behnken et Douglas Hurley ont été envoyés sans encombre vers l’ISS dans une fusée Falcon 9.

lancement capsule Dragon 2 SpaceX

Le premier lancement de la capsule Dragon 2 est un jalon technologique majeur
et un “show” à l’américaine bien orchestré (
à revoir ici)
Crédit : NASA/SpaceX

Tandis que la NASA, le monde scientifique et les geeks de la planète s’extasiaient sur cette prouesse de SpaceX (qui doit, rappelons-le, se poursuivre jusqu’à la colonisation de Mars), quelques esprits chagrins ne voyaient dans cet exploit qu’un gaspillage d’argent et des émissions inutiles de CO2.

Pour eux, la course à l’espace est un signe de l’hubris de l’humanité qui, incapable de rester en place, court à sa perte à cause du progrès technologique. La conquête spatiale ne serait qu’un reliquat de la guerre froide que nous devrions abandonner au plus vite.

Aujourd’hui, je vous propose de nous pencher sur deux sujets qui taraudent les opposants à l’exploration spatiale pour voir ensemble s’il est encore raisonnable d’envoyer des fusées dans le “monde d’après”.

Inquiétude n°1 : l’espace est déjà une poubelle 

La première raison évoquée pour cesser immédiatement d’envoyer hommes et satellites en orbite est que notre ciel serait devenu, après seulement un demi-siècle, une véritable poubelle. Selon l’ESA, plus de 5 560 fusées ont été tirées depuis 1957, emportant avec elles environ 9 600 satellites. Plus de 5 500 d’entre eux (57 %) seraient encore en orbite alors que seuls 2 300 fonctionnent encore (24 %).

En plus des milliers de satellites tournant sans but autour de notre planète, il est estimé que 28 millions de débris se trouvent en orbite. Seuls 22 300 d’entre eux font l’objet d’une surveillance poussée, et la masse totale des objets artificiels tournant autour de la Terre avoisine désormais les 9 000 tonnes.

Le problème n’est pourtant pas aussi grave qu’il y paraît. Le cerveau humain a le plus grand mal à comprendre les ordres de grandeur lorsque les zéros s’enchaînent, et les chiffres astronomiques des débris spatiaux ne font pas exception.

Notre orbite est polluée par des millions d’objets, certes, mais l’espace est vaste. Très vaste. Nous sommes très loin de la saturation orbitale qui rendrait les lancements trop dangereux pour les hommes et les machines. Les plus petits débris ne causent pas de dégâts catastrophiques, et les plus gros d’entre eux peuvent être suivis au sol. Lorsqu’un objet errant risque de s’approcher trop près d’un satellite ou de l’ISS, il suffit d’ajuster légèrement la trajectoire pour l’éviter – la NASA conserve par exemple en permanence 50 kilomètres de marge entre les débris errants et les astronautes.

Cette confusion entre le risque réel et le risque perçu est alimentée par les infographies percutantes mais inutilement alarmistes dont nous abreuvent les agences spatiales en manque de budget. Elles exagèrent la taille des débris et négligent les vastes distances en jeu pour nous faire croire que notre ciel est devenu une poubelle. En réalité, les débris sont tellement petits et épars qu’ils sont totalement invisibles à l’échelle de la Terre.

Espace images ESA

A gauche, la représentation artistique (et alarmiste) de l’ESA des débris spatiaux
A droite, la même vue avec l’intégralité des débris représentés à l’échelle par rapport à la Terre
Images : ESA
 

A moins d’un conflit armé dans l’espace qui conduirait à la destruction simultanée de plusieurs centaines de satellites et à la pollution d’orbites-clé, notre ciel reste suffisamment vaste pour que les débris ne soient, à ce jour, pas un problème. 

Inquiétude n°2 : nous n’avons plus les moyens 

Cet argument est aussi vieux que la course à l’espace. Dès les premières missions Apollo, les contribuables américains opposaient au budget stratosphérique de la NASA les problèmes pressants (et bien réels au demeurant) de la population.

Ce discours n’a pas pris une ride en un demi-siècle. Alors que la crise sanitaire a mis les finances publiques de tous les pays du monde à genoux, que le coût des systèmes de soins revient sur le devant du débat politique, et que des centaines de millions de personnes ont rebasculé dans la pauvreté en 2020, interrompre immédiatement les dépenses d’exploration spatiale peut sembler relever du bon sens.

Il est vrai que les programmes spatiaux coûtent cher, très cher même. Le coût de l’ISS a été de 150 Mds$. Le coût de chaque lancement de capsule Dragon est estimé par la NASA à 160 M$, et le coût du programme du futur lanceur lourd SLS dépasse déjà les 18 Mds$ (le pas de tir aura coûté à lui seul plus de 1 Md$).

pas de tir du futur SLS de la NASA

Le pas de tir du futur SLS de la NASA a déjà englouti 1 Md$ de budget
Crédit : NASA
 

Dans un contexte économique tendu, annuler des projets se chiffrant en milliards de dollars peut sembler un moyen rapide et efficace d’économiser l’argent public.

Ce serait oublier que les programmes spatiaux font partie des dépenses publiques ayant le meilleur retour sur investissement pour la société. La course à la Lune nous a donné la micro-électronique (à qui nous devons les ordinateurs et les smartphones), les matériaux composites (utilisés dans l’aviation, l’automobile, les dispositifs médicaux) – et même les thermomètres sans contact si utiles dans la lutte contre le COVID-19.

Lorsqu’une nation injecte des milliards de dollars dans des programmes de R&D spatiaux, elle finance une industrie de pointe et des emplois très qualifiés dont les retombées sociales, quoique décalées dans le temps, profitent à tous les citoyens. Alors que les plans de relance des grandes banques centrales se chiffrent désormais en centaines de milliards d’euros, les budgets spatiaux semblent par comparaison bien raisonnables.

Peu chers par rapport aux mesures de soutien décidées au printemps, avec un fort impact industriel, et permettant par la démocratisation des progrès technologiques obtenus une amélioration du niveau de vie de tous les citoyens, les budgets de la course à l’espace ne devraient pas être remis en question cette année.

Mieux encore, la conquête spatiale pourrait même accélérer dans les prochains mois comme nous le verrons demain.

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