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Europe, USA, Chine ? Qui sera le roi du semi-conducteur ?

par Etienne Henri
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[La pénurie actuelle de semi-conducteurs pèse sur notre économie et la réaction des gouvernements ne s’est pas faite attendre. Europe, Etats-Unis, Chine… tous tentent de reprendre la main – et le lead ! – sur le sujet. Mais, si les ambitions et les moyens affichés sont similaires, tous nourrissent des objectifs propres…]

Comme nous l’avons vu dans un précédent article, le marché du semi-conducteur est actuellement structuré de manière à créer des tensions incessantes sur le haut de gamme. De fait, certains consommateurs plus “low cost” – comme les constructeurs automobiles et les assembleurs de produits électro-ménagers – doivent se contenter des miettes de la production et faire avec des approvisionnements parfois aléatoires.

Pour rendre leur économie plus résiliente, les pouvoirs publics des grandes puissances cherchent à prendre le leadership sur ce secteur qui pèse plus de 400 Mds$ par an. Mais, derrière cette similarité des ambitions et des moyens affichés se cachent des objectifs diamétralement opposés.

En Europe, de grandes ambitions mais peu de cohérence

Le commissaire européen en charge du Marché intérieur et du Numérique, Thierry Breton, s’est récemment ému de la dépendance du Vieux Continent envers les fondeurs asiatiques. Soulignant que “les puces électroniques avancées sont de plus en plus importantes pour la souveraineté numérique de l’Europe et sa stratégie industrielle”, l’ancien dirigeant de Bull, Thomson, France Télécom et Atos a annoncé le regroupement de onze pays (dont la France, l’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas) pour “‘établir des capacités européennes avancées dans la conception et la production de puces”. 

Le plan d’investissement européen semble plus avoir pour objectif d’accorder des subventions à ses champions que de régler la pénurie de puces

L’Europe devrait ainsi consacrer jusqu’à 145 Mds€ pour retrouver sa souveraineté.

Reste que ces bonnes intentions font fi de la situation actuelle : l’Europe possède déjà des champions, en amont, dans la chaîne de valeur. Les technologies exclusives développées par les fleurons du Vieux Continent sont déjà utilisées par les fondeurs asiatiques pour produire les processeurs les plus évolués du monde.

Ces entreprises, qui inondent la planète de leurs produits et leurs services, sont donc des bénéficiaires nets de la mondialisation. Et elles en tirent des bénéfices colossaux. Faire vœu d’autarcie est, par conséquent, une bien curieuse stratégie pour l’Europe…

Faut-il alors y voir la volonté de développer une filière en aval qui, utilisant les technologies et machines européennes, deviendrait productrice de puces ? Dans ce cas, le plan d’investissement n’a pas du tout l’envergure nécessaire. Dans les marchés du “semi”, des dizaines de milliards d’euros ne permettent pas de faire naître un écosystème : tout juste permettent-ils d’acheter quelques machines pour ouvrir une ligne de production !

La rodomontade européenne semble donc plus avoir pour objectif d’accorder des subventions à ses champions que de régler la pénurie de puces ou faire naître un acteur de poids dans la production de processeurs haut de gamme.

Aux USA, le “semi” devient une arme diplomatique

Fin février, Joe Biden a annoncé mettre sur la table pas moins de 37 Mds$ (soit 30 Mds€) pour “favoriser la construction de puces sur le territoire américain”. Prenant pour exemple la pénurie de micro-processeurs que subit l’industrie automobile, le président qui a visiblement offert une oreille attentive à GM et Tesla a promis de prendre des mesures dans le cadre du National Defense Authorization Act pour augmenter les capacités de production.

La Maison-Blanche joue, en fait, un double jeu au sujet de cette pénurie. D’un côté, elle semble prête à financer sans limite son tissu industriel pour l’inciter à produire plus de composants qui, nous l’avons vu hier, ne sont qu’anecdotiques dans la course à l’excellence des fondeurs. De l’autre, c’est bien Washington qui participe à la diminution des capacités de production mondiales de semi-conducteurs en empêchant, à coups d’embargos, l’émergence d’une industrie chinoise compétitive.

La Maison-Blanche joue  un double jeu

Avec son plan d’investissement massif, Joe Biden règle en fait partiellement un problème créé de toutes pièces par les Etats-Unis. La nouvelle administration n’a d’ailleurs pas prévu de revenir sur les mesures prises par Donald Trump : Lam Research Corp. et Applied Materials n’ont toujours pas obtenu de licence leur permettant d’exporter leurs produits dans l’empire du Milieu. Signe que la situation n’a que peu de chances de se débloquer malgré l’alternance politique, le directeur financier d’Applied Materials a annoncé dans ses prévisions 2021 ne plus compter sur des exportations vers la Chine.

La politique suivie par la Maison-Blanche semble donc moins avoir pour but de sauver l’industrie automobile que d’empêcher l’essor du “semi” chinois. Si ce nouvel épisode de la guerre commerciale porte ses fruits, les grands gagnants seront les fondeurs américains comme Intel et GlobalFoundries (deuxième fondeur mondial après TSMC malheureusement non coté). Et ce, au prix d’une inflation payée par l’ensemble des entreprises consommatrices de produits électroniques.

Et, pendant ce temps, de l’autre côté de l’océan Pacifique, Pékin prend des dispositions opposées…

La Chine peut-elle banaliser le semi-conducteur ?

Pékin aurait aimé banaliser le semi-conducteur comme elle l’a fait avec l’industrie textile, puis électronique. Il y a vingt ans, l’empire du Milieu aurait pu devenir l’usine à processeurs du monde, mais n’y est jamais parvenu.

Bien au contraire, la Chine importe chaque année pour 300 Mds$ de processeurs (plus que ses importations de pétrole !), et l’émergence d’une industrie locale semble désormais impossible du fait de la guerre froide économique avec l’Occident.

La Semiconductor Manufacturing International Corporation, plus connue sous son acronyme SMIC, conserve plus d’une décennie de retard sur ses concurrents taïwanais et coréen que sont TSMC et Samsung.

Début mars, SMIC annonçait avec un soulagement visible avoir signé avec ASML une intention d’achat pour de nouvelles machines de lithographies qui devraient lui permettre de revenir dans la course.

Las, le diable est dans les détails. L’équipementier ne devrait fournir que des machines DUV (Deep UV) et non EUV (Extreme UV)… SMIC ne pourra donc pas faire la course à armes égales avec TSMC et Samsung. Adieu la gravure en 7 nm, 5 nm, voire 3 nm, le DUV reste une technologie du passé. SMIC prévoit d’utiliser ces machines à Deep UV pour augmenter ses volumes de production de processeurs en 14 nm. L’augmentation de cadence sur cette finesse, maîtrisée pour la première fois par le fondeur fin 2019, sera bienvenue, mais elle ne représentera en aucun cas un bond technologique. Apple et Samsung utilisaient déjà des processeurs gravés en 14 nm dans leurs smartphones dès… 2014.

Avec près de 155 Mds$ prévus par Pékin pour rattraper le retard technologique, il est probable que l’industrie du semi-conducteur locale pèsera bientôt sur le marché mondial. Mais, avec les barrières technologiques mises en place par l’oncle Sam, ce sera probablement plus sur l’entrée de gamme que sur les technologies de rupture.

Quel impact pour nos entreprises ?

Entre la faiblesse des sommes mobilisées en Europe, la stratégie ambigüe de Washington et les efforts de Pékin qui se concentreront mécaniquement sur les processeurs les moins techniques, l’impact des plans de relance ne sera certainement pas celui qui est affiché par les pouvoirs publics.

Le prix des microcontrôleurs et processeurs dans une voiture thermique est estimé aux alentours de 300 $ (245 €). Dans une voiture électrique, l’addition est légèrement plus salée, mais elle reste de l’ordre du millier d’euros – bien en-dessous du coût des batteries.

La pénurie de semi-conducteurs qui agite les médias doit être relativisée

La pénurie de semi-conducteurs qui agite les médias doit donc être relativisée dans ses implications. Si elle représente, en effet, un effet de levier négatif pour les constructeurs (il est fort dommage de ne pas pouvoir assembler et vendre un véhicule parce qu’il manque 200 € de composants), elle pourra être facilement résorbée grâce au recours aux anciennes technologies.

Lorsque les tensions sur les processeurs peu techniques se seront apaisées, vous pouvez espérer un rebond rapide de l’activité des constructeurs et des équipementiers. En revanche, il reste risqué, à ce stade, d’investir tête baissé dans les entreprises en amont de la chaîne de valeur.

Les chances de voir une guerre des prix durable sur ce segment sont minces, et les fondeurs de second rang qui soulageront l’industrie automobile n’encaisseront pas des milliards de dollars de bénéfices pour cette bonne action.

Le marché du semi-conducteur n’a, en fait, pas changé de topologie au court de ces douze derniers mois. L’argent se faisait, et se fera encore en 2021, sur les gravures les plus fines qui ne sont maîtrisées que par une poignée d’acteurs. Les stratégies de flux tendu tant décriées et le fait que les gammes les moins prestigieuses soient délaissées ont certes des conséquences sur notre économie, mais pas sur leurs comptes de résultats.

Ces acteurs continueront, cette année encore, à imposer leur tempo sur le monde de la tech et à engranger des milliards de dollars de bénéfices annuels…

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