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Guerre commerciale : les smartphones Huawei privés de processeurs

par Edern Rio
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Cet été, l’administration Trump a franchi une nouvelle étape dans sa guerre commerciale avec la Chine.

Non contente d’interdire à Huawei l’accès au marché américain de la 5G, Washington a tenté de porter un coup fatal au constructeur en le privant de la possibilité d’acheter des micro-processeurs modernes.

L’utilisation de cette arme atomique commerciale, dont nous vous faisions part dès le mois de mars, a été décidée cet été. La Maison-Blanche a demandé aux fondeurs de puces comme TSMC, pourtant historiquement neutre dans le conflit sino-américain car basé à Taïwan, de se placer sous bannière américaine pour pouvoir continuer à bénéficier des technologies occidentales.

Le coup de bluff historique de Donald Trump a porté ses fruits : TSMC a cédé au chantage et Huawei est, depuis le 15 septembre, privé de processeurs sortant des usines taïwanaises.

Pénurie imminente de smartphones 

Depuis la fin 2018, Huawei s’est constituée une réserve stratégique de composants-clés pour se protéger d’un possible embargo américain.

L’entreprise annonçait il y a quelques jours être en mesure de répondre à la demande d’équipements professionnels, tels que les infrastructures 5G, pour les mois à venir grâce à ses stocks. L’ensemble du catalogue d’équipements réseaux devrait ainsi être disponible jusqu’au premier semestre 2021.

En revanche, le premier vendeur de smartphones au monde ne pourra pas conserver bien longtemps sa suprématie à moins de pouvoir reprendre ses approvisionnements auprès des fondeurs. Le problème réside dans ses SoC (System on Chip), véritables cerveaux des téléphones modernes, qui sont à l’heure actuelle produits avec le concours de TSMC. La gamme Kirin, reconnue mondialement pour ses performances et son efficacité énergétique, ne peut plus être produite sans placer les fondeurs en porte-à-faux par rapport à Washington.

Kirin huawei

Le Kirin, fer de lance des smartphones Huawei, sera bientôt une pièce de musée.
Crédit : HiSilicon

Les volumes de vente de Huawei sont tels qu’il était impossible pour l’entreprise de stocker suffisamment de SoC pour alimenter ses chaînes de production durant des mois.

Selon TrendForce, le constructeur devrait écouler cette année encore près de 190 millions de smartphones. En revanche, dès l’année prochaine, ses volumes devraient s’écrouler pour atteindre péniblement les 30 à 50 millions d’appareils vendus.

Cette pénurie imminente met en lumière un point crucial : les stocks, si importants qu’ils soient, ne soulagent que les ruptures ponctuelles d’approvisionnement et ne peuvent en aucun cas se substituer à un flux qui se tarit. Ils ne sont pas une solution en cas d’embargo définitif.

Des conséquences immédiates aux perspectives à long terme 

A court terme, le jeu de l’offre et de la demande devrait être favorable à Huawei. Les pénuries sont parfois positives pour les constructeurs comme cela avait été le cas il y a deux ans pour Intel : lorsque des produits très prisés se font rares, les prix s’envolent et le fabricant connaît paradoxalement des chiffres de ventes record.

Les consommateurs asiatiques ont pris la mesure de l’imminence de la pénurie et s’arrachent les smartphones Huawei depuis la mi-septembre. Selon Reuters, le modèle Porsche de la gamme Mate 30 (haut de gamme du catalogue), qui était vendu 1 230 € au mois de janvier, s’écoule maintenant chez les revendeurs à plus de 1700 €. Un véritable marché gris se met en place avec des clients qui, à peine leur smartphone Huawei acheté en boutique, le remettent en vente sur Internet avec une confortable plus-value.

huawei mate 30

Le Mate 30, vendu 1 200 € en boutique en début d’année, se trouve désormais sur Ebay à 3 000 $.

A court terme, Huawei pourra certainement signer un bel exercice 2020 et, si l’entreprise décide d’utiliser son pricing power pour augmenter ses prix de vente, elle profitera aussi de l’engouement du grand public pour ses derniers smartphones.

A moyen terme, le groupe ne dispose d’aucun “plan B” qui la rendrait indépendante des Etats-Unis. Même le fondeur Semiconductor Manufacturing International Corp. (SMIC), concurrent chinois de TSMC qui aurait pu servir de bras armé à Pékin pour retrouver une indépendance technologique, ne profite pas de la situation pour défier ouvertement Washington.

La société a demandé, la semaine dernière, l’approbation des Etats-Unis pour obtenir le droit de fournir des composants à Huawei. Voir une entreprise chinoise demander officiellement l’approbation de l’oncle Sam pour commercer au sein de l’empire du Milieu est un symbole fort, et démontre si besoin était que la chaîne de valeur de l’industrie électronique est faite de dépendances croisées.

Poker menteur et protectionnisme larvé

Voir une entreprise chinoise demander l’approbation de l’oncle Sam pour commercer au sein de l’empire du Milieu est un symbole fort

Si un fondeur chinois ne peut espérer fournir ses compatriotes sans dépendre d’une manière ou d’une autre des technologies américaines, c’est que l’heure du découplage total entre les deux économies n’a pas encore sonné.

Les faucons américains partisans d’une stratégie d’étouffement technologique de l’empire du Milieu devraient d’ailleurs se garder de crier victoire trop tôt. La réalité des relations commerciales fait qu’il est impossible d’imposer des sanctions à un client sans nuire à ses fournisseurs, et que pousser à la faillite le premier vendeur de smartphones au monde n’est pas nécessairement un bon calcul pour les Etats-Unis.

Mardi 22 septembre, une semaine à peine après la mise en place de l’embargo, un porte-parole d’Intel annonçait avoir obtenu une licence autorisant l’entreprise à vendre ses processeurs à Huawei. Le pragmatisme économique aura eu raison des volontés guerrières de Donald Trump, et Huawei pourrait simplement basculer, dans les prochains mois, ses commandes de processeurs vers Intel (NASDAQ : INTC) ou Qualcomm (NASDAQ : QCOM).

La Grande Guerre Technologique qui devait terrasser Huawei n’aura finalement été qu’une petite escarmouche se soldant par une nouvelle couche de protectionnisme économique.

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