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Il faut sauver le chevalier Qwant

par Arthur Toce
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En fin de semaine dernière, une information importante a pourtant été peu relayée dans la presse : Qwant, le moteur de recherche franco-allemand respectueux de la vie privée, échouait à lever de nouveaux fonds et appelait ses actionnaires historiques à remettre au pot… sous peine de fermer boutique d’ici la fin de l’année. Ces derniers, visiblement excédés, demandaient un changement de direction… Faut-il sauver le soldat Qwant ?

Le petit poucet du numérique souverain

Qwant a été créée en 2011. En huit ans, cette “startup” a fait du chemin. Son objectif affiché est d’offrir un service d’accès à l’information respectueux de la vie privée de chacun. Qwant, c’est le moteur de recherche qui ne veut rien savoir de vous.

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Page d’accueil de Qwant. Souce : Qwant.com.

Au fil des tours de table, la Caisse des dépôts et consignations a pris 20 % du capital, ainsi que le groupe de presse allemand Axel Springer. Ces deux acteurs apportaient au total 18,5 M€ en février 2017 portant le capital levé par Qwant à 43,5 M€.

En 2018, le site prévoyait de générer 10 M€ de chiffre d’affaires (CA) et estimait atteindre la rentabilité dès 2019, avec 15 M€ de CA.

Zut ! Aujourd’hui, Qwant espère atteindre 7 petits millions d’euros de CA cette année. L’entreprise cumule chaque mois 1 M€ de pertes. Vous noterez que le CA recule…

Pourtant, en juin, le moteur de recherche aurait passé le seuil des 78 millions d’utilisateurs mensuels et des 240 millions de visites. Si les chiffres semblent importants, c’est en vérité un goutte d’eau dans l’océan et Qwant ne dépasse pas, même en France, 1 % du marché du search.

Plusieurs administrations françaises ainsi qu’un certain nombre d’entreprises en ont pourtant fait leur moteur de recherche par défaut. Il est même envisagé d’en faire le moteur de recherche national, obligatoire dans toutes les administrations.

A titre de comparaison, au bout de quatre ans, Google dépassait les 440 M$ de CA et plus de 100 M$ de bénéfices pour 25,3 M$ levés… Evidemment, Google a créé le concept du moteur de recherche. Sa montée en puissance a été, de facto, extrêmement rapide. La situation de Qwant est bien différente.

Le syndrome du chevalier blanc

Comme Snips, Qwant refuse d’apprendre de ses échecs, il refuse d’accepter que son produit ne soit pas au niveau de celui de Google. Le mieux dans ce cas-là, pour sortir par le haut, c’est de faire le chevalier blanc.

Une blague en passant. Il se murmure dans les administrations qui l’ont déjà adopté que le premier mot-clé recherché sur Qwant est : Google.

Qwant est donc un champion du tech for good couplé à une forte dose de protectionnisme, une belle histoire qu’on survend à longueur de temps. La direction est exemplaire dans cette attitude : Eric Léandri passe son temps à faire la victime. En juin 2019, auditionné dans le cadre des travaux de la Commission d’enquête sur la souveraineté numérique, il dit ceci :

“Qwant est un moteur de recherche. Les moteurs de recherche relèvent du domaine de l’industrie, non de celui des startups. On ne cherche pas de business model. On le connaît très bien. C’est Omid Kordestani, numéro 3 de Google, qui l’a inventé avec AdWords, grâce auquel Google touche de l’argent lorsqu’on clique sur une annonce. C’est le principe des moteurs de recherche. Il fonctionne très bien et rend un moteur de recherche rentable dès lors qu’il a suffisamment de requêtes quotidiennes. Ne vous y trompez pas : les bascules de l’administration, des banques, des grands groupes nous amènent à devenir très rentables, et c’est certainement le bon moment pour nous attaquer.”

Quoi ? Le bon moment pour nous attaquer ? Alors que l’Etat a versé plusieurs millions dans le dossier ?

Ce que Qwant oublie de dire c’est tout simplement : quelle est sa vision ? Comment l’entreprise va-t-elle améliorer son outil tout en respectant votre vie privée ? Combien d’utilisateurs mensuels doit-elle toucher pour atteindre l’équilibre ? Combien lui faudrait-elle lever pour atteindre ses objectifs ?

Pour noyer le poisson, on nous explique que nous, les utilisateurs, nous donnons tout au méchant Google et que franchement on est limite un peu “cons” de faire ça. On infantilise le consommateur et on se donne le beau rôle ! “Certes, notre service est peut-être moins bon, mais nous on est éthiques…” J’ai toujours eu du mal avec l’éthique. Où commence-t-elle et où finit-elle ?

Si mon pâtissier traite mal ses employés, mais qu’il fait les meilleurs gâteaux de la ville, suis-je censé aller ailleurs ? Non. Pour moi, ce problème est juridique. Il y a des règles pour ça qui encadrent le travail. Ce n’est pas au consommateur d’endosser le rôle du pouvoir régalien qui fixe les règles et punit les écarts.

Mais rien n’est blanc en ce bas monde…

Comme il est trop difficile de ne pas gagner d’argent pour offrir ce service de moteur de recherche, Eric Léandri et ses compères ont dû s’arranger un peu avec leurs principes, histoire de survivre ! Non contents d’avoir d’abord utilisé le moteur de recherche Bing pour faire leurs requêtes, ils ont passé un contrat avec Microsoft pour héberger leur index sur les serveurs Azure. “Il n’y a pas la moindre donnée personnelle sur les serveurs de Microsoft. Bien évidemment, ce n’est pas le cas si vous cliquez sur les publicités de Microsoft, mais cela ne dépend pas de nous”, déclarait-il à la commission d’enquête du Sénat sur la souveraineté numérique en juin 2019.

Alors, si vous aimez le respect de la vie privée offert par Qwant, surtout ne cliquez JAMAIS sur une pub. Voilà qui est hyper vendeur… Plus loin, il continue :

“Tout est parfaitement cloisonné et étanche. Nous avons justement travaillé avec eux pour trouver un système qui le garantit. Si vous cliquez sur une publicité ou sur un résultat de recherche, nous ne contrôlons évidemment pas ce que les annonceurs ou les éditeurs de sites Internet sur lesquels vous allez font de vos données mais, quand vous revenez sur Qwant, nous ne savons pas où vous êtes allé ni ce que vous avez recherché. Pour Qwant, vous demeurez anonyme.”

L’utilisateur demeure donc anonyme pour Qwant, ce qui l’empêche de mieux cibler les internautes et de leur fournir des résultats de recherche adaptés, mais tous les autres acteurs de la chaîne peuvent utiliser les données (annonceurs, régie Microsoft et autres partenaires) ! Qwant est donc un moteur de recherche avec de la pub sur laquelle il ne faut pas cliquer… Intéressant !

Eric Léandri qwant

Eric Léandri, PDG de Qwant, devant la commission d’enquête sur la souveraineté numérique du Sénat.
Source : YouTube / Public Sénat.

La folie des grandeurs

La petite équipe de 200 personnes de Qwant dispose de bureaux partout : cinq en France, un en Italie, un autre en Allemagne, un en Chine, soit huit bureaux différents, ce qui entraîne une complexité de management. Et on ne peut pas dire que ce soit pour faire de la vente, vu que la vente c’est fait par le méchant Microsoft…

Qwant considère que ce n’est pas assez compliqué de faire un moteur de recherche, il faut que Qwant prouve qu’il travaille sur tout y compris des trucs totalement annexes.

Dans la Croix en juin 2018, nous apprenions : “Il [Qwant] ne va pas en rester là, travaillant actuellement à un service qui aidera à lutter contre les feux de forêt. Grâce à des capteurs dans la nature et au traitement de grandes masses de données, ‘Qwant crisis response’ va tenter, dès l’été prochain, de prédire les endroits où risquent le plus de se produire des départs de feu.

Décidé à être l’un des pionniers de l’intelligence artificielle, le site se démarque de ses concurrents en affirmant qu’il est possible de développer des algorithmes sans les nourrir avec des données personnelles.”

Et tout cela, avec des ressources limitées ! C’est vrai que développer Qwant Crisis est vraiment le plus important…

bruno lemaire qwant

Le moteur de recherche européen ou presque

S’il faut en croire le papier publié chez Challenges début novembre, Qwant ne se débouille pas vraiment tout seul pour remplir sa mission de moteur de recherche. Un ancien employé affirme que 60 % des résultats provienne de Bing. Il ajoute “si demain Qwant débranche Bing, le site s’effondre complètement

Longtemps, Qwant a cherché à masquer ce recours au moteur de Microsoft. Désormais il le revendique, mais précise “Notre objectif est de tendre vers 0 %.” Sauf pour les images, où là c’est du 100 % Bing Images

En vérité, Qwant est un moteur fait de bouts de ficelle avec un beau marketing de façade, le tout bien saupoudré de protectionnisme. Mais il ne faut surtout pas pousser la porte de la cuisine, parce que là on retrouve les mêmes acteurs qu’ailleurs, en l’occurrence, Microsoft. Pendant ce temps, on vous vend un moteur de recherche 100 % européen (sauf pour les serveurs…) qui ne vous connaît pas ! La bonne blague !

On fait croire qu’on joue à armes égales avec les géants du numérique alors qu’on est un nain. On veut régler tous les problèmes du monde. Et au final, on ne règle rien du tout !

Alors, oui évidemment, je suis pour la souveraineté numérique, mais il faudrait s’y prendre autrement. Arrêtons de vouloir bâtir des empires. Commençons par bâtir des sociétés avec un produit fort. On pourra toujours élargir ensuite et intégrer des briques annexes !

Pour Qwant, il aurait fallu investir beaucoup plus pour se donner les moyens de ses ambitions. Arriver en challenger sur un marché déjà constitué appelle trois ressources principales :

  • du cash ;
  • un produit équivalent ;
  • du marketing.

Avec 40 M€, il est impossible de faire un moteur de recherche digne de ce nom et de capturer des parts de marché ! Si on veut avoir toute une infrastructure, il faut 20 fois ce montant. Qwant le sait, sa direction aussi, mais bon, on ne va pas pour autant faire une croix sur ce beau commerce qui est de vendre aux politiques et aux autres une jolie façade de GAFAM européen…

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3 commentaires

Philippe Darroux 7 décembre 2019 - 15 h 32 min

Bonjour,
Merci pour cette etude approfondi de notre ” Gafam Europeen ” pourtant il faut aider le soldat Qwant !!
C´est une base, c´est un espoir, soyons ensemble solidaires les supporters de cette “experience” pour resister aux Gafam, la ou nos politiques, Europeens ont a moitie demissionne devant ces pouvoirs immenses developpes par les Gafam et bientot rejoint par Alibaba en ouvrant en garnd les hordes qui emprunteront la route de la soie virtuelle ou reelle. Peuples d´Europe reveillez-vous.
merci a nos lancerurs d´alertes contrariens a l´exemple d´Arthur, de leurs analyses courageuses.

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Le Guennec 15 février 2020 - 12 h 34 min

Comment télécharger Qwànt?

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