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IPO de Palantir : qui osera investir dans Big Brother ?

par Etienne Henri
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Il existe des entreprises qui se donnent pour mission d’utiliser les nouvelles technologies pour faire de cette planète un monde meilleur. Energie, environnement, accès à l’information : les opportunités d’allier innovation et utilité sociale ne manquent pas. Ces chevaliers blancs de la Tech, comme Wikipédia, collectionnent les bons points et sont universellement appréciés.

D’autres, comme les GAFAM, opèrent dans une « zone grise morale ». Tout en fournissant des services d’une utilité indéniable, elles traînent des pieds lorsqu’il s’agit d’assumer leurs responsabilités. Abus de position dominante, pratiques commerciales trompeuses, optimisation fiscale poussée à l’extrême : leur excellence technologique ne suffit pas à compenser totalement leurs travers. Elles font l’objet de tous les débats et déchaînent les passions.

A l’opposé, des entreprises utilisent sans aucun scrupule les nouvelles technologies à des fins bien moins avouables. Ne cherchant même pas à appliquer un vernis d’utilité sociale à leur activité, elles opèrent dans un silence médiatique savamment entretenu. Evitant soigneusement toute publicité, elles offrent à leurs clients (multinationales, gouvernements démocratiques comme dictatures) des services bien particuliers.

Palantir Technologies en est la plus belle illustration. L’entreprise californienne se spécialise dans la surveillance électronique. Elle compte parmi ses clients différentes agences gouvernementales (DHS, NSA, FBI et même notre DGSI), participe à la traque de l’immigration illégale aux USA et a récemment repris la main sur le Projet Maven (IA embarquée dans des drones armés) que Google avait dû abandonner suite à une fronde interne.

Palantir s’occupe de tout ce que ses clients ne peuvent faire en interne en matière de renseignement électronique. Alors qu’elle opérait jusqu’ici dans un confortable silence, l’entreprise est sur le point de sortir du bois : selon Bloomberg, son introduction en Bourse serait imminente.

Big Brother est de plus en plus gros

En proposant à ses clients de s’occuper de leurs basses besognes informatiques, son carnet de commandes s’est rapidement rempli

Même si son activité fait plus penser à un groupe de hackers russes en survêtement qu’à des agents gouvernementaux américains en costume impeccable, Palantir est loin de l’image de l’innocente startup qui opèrerait dans un garage.

Fondée il y a dix-sept ans par Alex Karp et Peter Thiel (qui fit ses armes chez PayPal aux côtés d’Elon Musk), la jeune pousse s’est rapidement structurée. Dès ses débuts, elle a pu bénéficier de 2 M$ de la CIA qui en est devenue actionnaire par le biais de son fonds d’investissement In-Q-Tel.

En proposant à ses clients de s’occuper de leurs basses besognes informatiques, son carnet de commandes s’est rapidement rempli. Pour les Etats, elle s’est occupée de la surveillance de masse des citoyens et de la traque des ennemis. Pour les banques, elle a proposé des services de détection avancée de fraude et, à l’occasion de la crise des subprime, de l’aide à la vente de maisons saisies suite à des impayés.

Aujourd’hui, Palantir emploie plus de 2 500 personnes et possède des bureaux aux quatre coins de la planète. Avec des antennes au Royaume-Uni, en Australie, en France, au Japon, en Israël et aux Emirats arabes unis, tous les alliés de l’oncle Sam peuvent profiter de ses techniques de surveillance dont l’efficacité n’est plus à démontrer.

Son chiffre d’affaires a atteint les 739 M$ l’année dernière et devrait dépasser le milliard de dollars en 2020. Selon Bloomberg, l’entreprise devrait en profiter pour faire le ménage dans son actionnariat en rachetant les participations minoritaires accumulées depuis 2003. L’étape suivante serait d’introduire l’entreprise à la Bourse de New York.

Le sulfureux paye-t-il encore ?

Traditionnellement, les entreprises socialement contestées (armement, tabac, alcool, opérateurs de prisons, etc.) offrent à leurs actionnaires des performances des plus intéressantes. Avec toute une frange de la population qui se refuse à y investir, leurs actions sont souvent décotées par rapport à celles de leurs équivalents vertueux.

Toutes choses égales par ailleurs, les secteurs d’activité critiqués attirent souvent moins de concurrence et permettent de dégager des marges plus importantes que sur les activités les plus populaires.

Même les plus cyniques des investisseurs éviteront le dossier

Palantir ne semble pourtant pas avoir bénéficié de son positionnement ouvertement amoral. Lors de son dernier tour de table d’ampleur, en 2015, l’entreprise n’était valorisée que 20 Mds$. La startup peut ainsi se targuer d’être une licorne, certes, mais pas des plus imposantes. En acceptant les contrats d’où qu’ils viennent, en étant dans les petits papiers des gouvernements occidentaux et avec son expertise technique incontestée, Palantir aurait dû en toute logique avoir une valorisation bien supérieure. Les choses ne se sont pas arrangées depuis : lors de sa première tentative d’IPO en 2019, les rumeurs faisaient état d’une valorisation de seulement 26 Mds$ – soit une maigre plus-value de 30 % en quatre ans pour les actionnaires de la première heure.

Par comparaison avec le NASDAQ 100 qui a connu une hausse de +70 % sur la même période, la contre-performance est un véritable camouflet.

Outre les questions éthiques, les investisseurs boudent peut-être l’entreprise pour de simples considérations économiques. Selon des informations internes publiées par Bloomberg début juin, l’entreprise aurait pour la première fois atteint l’équilibre cette année seulement.

Pour une entreprise qui opère dans un secteur aussi peu concurrentiel, la performance est loin d’être époustouflante. Les services aux Etats sont, normalement, des cornes d’abondance pour les entreprises qui raflent ces contrats. Que Palantir Technologies ne soit jamais parvenue à dégager des bénéfices alors qu’elle opère depuis plus de quinze ans dans un environnement ultra-protégé n’est pas des plus rassurants quant à sa capacité à enrichir ses actionnaires.

Pour séduire les investisseurs lors de son IPO, Palantir devra redoubler d’efforts pour convaincre qu’elle dispose d’un potentiel de rentabilité. A défaut, même les plus cyniques des investisseurs éviteront le dossier : tant qu’à aller chercher le rendement où qu’il se trouve, autant investir dans les entreprises à la solde des gouvernements qui parviennent à dégager des bénéfices !

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