Accueil A la une Le mot crypto est-il un gros mot ?

Le mot crypto est-il un gros mot ?

par Florian Darras

Il est fréquent de voir “blockchain” et “cryptomonnaie” utilisés, à tort, comme des mots interchangeables. Médias et politiques en s’emparant du sujet, semblent parfois passer à côté en omettant de mentionner les cryptomonnaies.

Le premier terme, “blockchain”, est bien souvent considéré comme étant LA véritable révolution en comparaison du second. Pourtant, les blockchains publiques actuelles n’existent que grâce aux cryptomonnaies qui irriguent leur réseau.

Ces cryptos que les institutions ne sauraient voir

Dans son discours du 15 avril dernier à l’occasion de la Paris Blockchain Conference, Bruno Le Maire[i], n’a pas prononcé une seule fois le mot “cryptomonnaie”, ni “Bitcoin”. Le ministre de l’Economie et des Finances semble oublier tout un pan du programme… et prêter les vertus des cryptomonnaies à la seule blockchain.

C’est ce que relevait Yorick de Mombynes, haut fonctionnaire et chercheur à l’Institut Sapiens dans un tweet. Dans l’ouvrage Bitcoin, Totem & Tabou, il dénonçait déjà ce travers :

La blockchain au sens strict est une technologie relativement ancienne, inventée avant le bitcoin.

L’expression ‘technologie blockchain’ recouvre en fin de compte des réalités disparates qui n’ont parfois plus grand-chose en commun :

les blockchains ‘mères’ comme Bitcoin et Ethereum, […] (soit émis en totalité dans le cadre d’une initial coin offering, soit ‘minées’ dans le cadre d’un ‘copier-coller’ d’un protocole original),

et les blockchains sans token (elles peuvent représenter une innovation prometteuse au sein de certaines organisations mais sont très éloignées du modèle décentralisé de Bitcoin).

La blockchain est une des composantes technologiques des cryptomonnaies, mais ce n’est pas la seule. La première cryptomonnaie historique, le Bitcoin, repose sur quatre technologies : la cryptographie asymétrique, un réseau pair-à-pair (P2P), le consensus par preuve de travail (POW) et la fameuse chaîne de blocs ou blockchain.

Le Bitcoin est la première infrastructure publique de paiements mondiale, accessible à tous qui n’est détenue par aucune entité unique. La voilà la vraie révolution et elle n’est visiblement pas du goût des institutions publiques.

Blockchain privée et publique, de quoi parle-t-on ?

La blockchain est comme une sorte de grand registre dans lequel des informations sont inscrites dans des blocs se succédant. Chaque bloc contient des données qui y sont regroupées et vérifiées. Une fois validés, ils sont ensuite reliés à la chaîne de transactions des blocs précédents.

Cette base de données est enregistrée de façon permanente et distribuée avec transparence sur un réseau. Elle peut être utilisée en logistique, pour la traçabilité de produits (aliments, produits de luxe pour lutter contre la contrefaçon, etc.). Attention par contre : ce réseau peut être privé. La transparence est alors limitée aux acteurs ayant la permission d’y accéder (on parle de réseau permissionned).

Une blockchain peut exister sans cryptomonnaie. C’est alors une base de données “qui à strictement parler ne désigne rien de plus qu’un format de fichier informatique popularisé par le système Bitcoin, mais n’est qu’un modèle abstrait capable d’être utilisé par une multitude d’applications dans n’importe quel environnement, au service de n’importe quelle idéologie.” précise Gérard Dréan[ii], spécialiste de la question.

L’aboutissement de certaines caractéristiques capitales sont permises grâce à une crypto. Le principe d’infalsifiabilité, de non double-dépense, de décentralisation, d’anonymisation par exemple, sont des apports majeurs rendus possibles par les cryptomonnaies. La cryptomonnaie est indispensable pour inciter à œuvrer positivement au réseau (mineurs rétribués pour leur activité de validation des transactions, etc.)

Au surplus, un réseau comme celui du Bitcoin ne nécessite pas de permission – permissionless dans le jargon – ainsi, n’importe quel être humain sur Terre qui dispose d’un ordinateur et d’une connexion Internet peut y accéder et l’utiliser !

La distinction entre blockchain “privée” et “publique” est de taille.

  • Le réseau peut être “privé” lorsque seule une entité détient et contrôle les informations de la chaîne de transactions. Il est dès lors considéré comme étant centralisé.
  • Ou bien il sera “public” grâce à une cryptomonnaie, rouage essentiel de son fonctionnement et qui en assurera le caractère “décentralisé”. Un tel système permet de se passer de tiers de confiance et c’est en cela que réside la véritable innovation.

“Sans cryptomonnaies, les blockchains contemporaines n’existent pas” – Bitcoin, Totem & Tabou

Au-delà de l’innovation technologique, il y a dans la Blockchain une aspiration politique, celle de décentraliser la confiance et de remplacer une autorité verticale par la certification collective“, clame Bruno Le Maire.

On ne peut que féliciter notre ministre d’avoir senti cette aspiration. Malheureusement, parler de décentralisation sans parler de cryptomonnaie c’est comme faire du pain sans farine.

Le risque, en voulant faire de la France une “Blockchain Nation“, c’est de rater le coche une nouvelle fois. La France est coutumière du fait… Ne passons pas à côté du sujet.

 

[i] https://minefi.hosting.augure.com/Augure_Minefi/r/ContenuEnLigne/Download?id=8569D7F2-A881-4D52-8178-1828A8A6F305&filename=1171-%20Discours%20Bruno%20LE%20MAIRE%20-%20Paris%20Blockchain%20Conf%C3%A9rence.pdf

[ii] https://www.contrepoints.org/2017/09/29/299795-blockchain-blockchain-priere-de-ne-confondre

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