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Les taxes étouffent l’industrie naissante du cannabis

par Etienne Henri
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Les actions des producteurs de cannabis suivent un mouvement contre-intuitif depuis quelques semaines.

L’industrie du cannabis ne doit pas être considérée comme une vache à lait fiscale

L’épidémie de Covid-19 et le sell-off des valeurs cycliques auraient dû faire de ces titres des refuges en période d’incertitude.

Après tout, la consommation de cannabis et de ses produits dérivés n’a aucune raison de diminuer avec la crise sanitaire et les mesures de confinement – bien au contraire.

Les consommateurs qui se tournent vers la marijuana pour soulager des pathologies existantes ont des habitudes de consommation stables. Ceux qui ont un usage récréatif de la substance auront plutôt tendance à augmenter leur consommation pour tromper l’ennui en période de confinement. L’apéro-Skype, nouvelle marotte des Français en mal de lien social après des semaines cloîtrés à domicile, se décline le plus naturellement du monde avec du cannabis en Amérique du Nord.

Les valeurs du secteur auraient dû, en toute logique, recevoir les faveurs des investisseurs au même titre que les prestataires de services dématérialisés comme Alibaba (NYSE : BABA, en léger repli de -12 % entre le 1er janvier et le 1er avril), JD.com (NYSE : JD, en croissance de +16 % sur la même période) ou encore Zoom (NYSE : ZM, qui explose à la hausse de +99 %).

Il n’en a rien été. Le Marijuana Index nord-américain, qui synthétise l’évolution des cours des principaux producteurs de cannabis médical et récréatif des USA et du Canada, a opéré un véritable plongeon.

Marijuana Index Bourse

Sur trois mois, le Marijuana Index nord-américain a cédé jusqu’à -65 %.
Source : marijuanaindex.com

Les investisseurs dans les cannabis stocks sont pourtant des pionniers qui n’ont pas froid aux yeux. Ils n’ont aucune raison de suivre la panique ambiante et de liquider leurs actions acquises pour profiter d’un marché dont l’émergence prendra des années.

Mettre cette panique sur le dos du coronavirus est une explication trop simple pour être convaincante. Si ces actionnaires de long terme et friands de risques cèdent leurs titres, c’est peut-être parce qu’ils prennent conscience que les résultats des cultivateurs nord-américains sont de plus en plus inquiétants.

La fuite en avant des producteurs

Comme toutes les matières premières agricoles, le marché du cannabis est soumis à la tendance à la banalisation. Lorsque vous achetez de la farine ou du sel dans un supermarché de confiance, vous savez que la qualité sera globalement au rendez-vous. Certains acheteurs sont attachés à leur marque préférée, d’autres vont vers le meilleur prix, mais tous savent que les différences qualitatives sont négligeables.

Il en est de même pour le cannabis. Lorsque la qualité est globalement satisfaisante, les acheteurs considèrent des facteurs externes au produit dans leur décision d’achat comme la facilité d’acquisition, la disponibilité ou le prix – sauf pour les fins connaisseurs. Bref, un gramme d’herbe reste un gramme d’herbe comme un kilo de farine reste un kilo de farine pour un pâtissier du dimanche.

Cette banalisation du produit soumet les producteurs à une rude concurrence sur les prix qui incite à augmenter la production, ce qui pousse encore les prix de la matière première à la baisse… Le cercle vicieux s’engage et les industriels se retrouvent avec des stocks de plus en plus importants.

Selon les informations de Barron’s, la production stockée de Canopy Growth (TSE : WEED), leader incontesté du secteur dépasserait tous les records.

Depuis 2018, l’entreprise aurait produit 183 tonnes de marijuana et n’en aurait vendu que 68 tonnes. Ses stocks dépasseraient désormais six mois de la consommation totale légale canadienne. Au rythme actuel de ventes, et même si la production cessait du jour au lendemain, il faudrait près de deux ans et demi à l’entreprise pour écouler ses surplus – sans même tenir compte du fait que le cannabis est une denrée périssable.

Aucun industriel ne peut maintenir longtemps un tel différentiel entre production et vente, et la fuite en avant de Canopy est symptomatique d’une industrie mal dimensionnée pour son marché.

Le Canada a-t-il tué la poule aux œufs d’or du cannabis ?

L’erreur de dimensionnement de l’industrie cannabique vient peut-être d’une erreur d’appréciation partagée par tous les acteurs.

La dépénalisation de la sulfureuse plante s’est faite, en Amérique du Nord, sur des critères économiques. Les arguments sanitaires (le cannabis est infiniment moins dangereux que l’alcool), moraux (si alcool et tabac sont autorisés, pourquoi le cannabis devrait-il être interdit) et sociaux (mettre des bons citoyens en prison pour avoir fumé un joint est contre-productif) n’avaient jamais réussi à retourner l’opinion publique.

Une taxation trop forte des consommateurs qui jouent le jeu de l’achat dans les points de vente autorisés empêche l’extinction du marché noir

La promesse de taxes et de renflouement des caisses publiques, elle, a su capter l’attention des contribuables et des hommes politiques.

La vente de cannabis a été autorisée, certes, mais au prix d’une coûteuse imposition. Au Canada, un droit d’accise pouvant aller jusqu’à 15 % est appliqué aux consommateurs de cannabis légal. L’ensemble de la chaîne de valeur doit, en plus, payer impôts et charges sociales inhérents à toute activité économique.

Ces taxes poussent le prix public du cannabis à la hausse. Selon Statistique Canada, le prix moyen du cannabis légal dépasse les 10,30 $ le gramme depuis décembre 2019. A titre de comparaison, le prix moyen du cannabis illégal baisse depuis des mois et s’établit désormais sous les 5,75 $.

Lorsque le produit était encore illégal, le prix d’équilibre entre l’offre et la demande reflétait la prime de rareté et les risques que prenaient les cultivateurs. Si une partie des cultivateurs clandestins ont montré patte blanche à l’occasion de la légalisation et ont rejoint des structures évoluant au grand jour, d’autres continuent d’opérer clandestinement. Ils ne paient ni impôts, ni charges sociales, ni droits d’accise et ont des années d’expérience qui leurs permettent de produire à bas coût.

Les géants comme Canopy Growth et Aurora Cannabis se retrouvent entre le marteau de la fiscalité et l’enclume des concurrents opérant dans l’illégalité.

L’expérience canadienne nous montre que considérer le cannabis comme une vache à lait fiscale dès sa légalisation est contre-productif. Une taxation trop forte des consommateurs qui jouent le jeu de l’achat dans les points de vente autorisés empêche l’extinction du marché noir. Lorsque le différentiel de prix approche les 100 %, les consommateurs reviennent sans états d’âme à l’achat sous le manteau – et personne, à part les trafiquants, n’en ressort gagnant.

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