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Libra ou le glas des petites banques centrales

par Arthur Toce
Libra

Après plusieurs mois de suspense, Facebook vient d’annoncer sa cryptomonnaie, la Libra.

Du côté des crypto-enthousiastes et des défenseurs de la première heure du Bitcoin, on crie à l’arnaque. Il est en effet facile de penser à la potentielle exploitation des données personnelles ou de dénoncer la centralisation du dispositif. Les défenseurs du Bitcoin sont surtout vexés car leur ennemi juré, Facebook, vient chasser sur leurs terres. Et pas qu’un peu…

Clairement, le dispositif mis en place par Facebook a strictement la même ambition que le Bitcoin : devenir la nouvelle monnaie mondiale de référence dans une société globalisée par Internet.

Du côté des Etats, on s’angoisse. Logique, il est tout de même question d’une potentielle main basse sur l’une de ses fonctions régaliennes les plus fondamentales : la monnaie. Surtout que, si le Bitcoin avait déjà créé beaucoup de remous, nous passons là dans une dimension tout autre…

Facebook dégaine Libra

Alors Libra c’est quoi exactement ? Eh bien, après avoir épluché son livre blanc, voici ce qu’il faut en retenir :

  • c’est une crypto. Sa valeur est adossée à un panier de devises et d’obligations d’Etats (court terme) d’excellente qualité. C’est un stablecoin, un peu comme le Tether;
  • Facebook ne contrôlera pas la Libra. Elle se veut indépendante et sera donc contrôlée par une fondation suisse (l’association Libra) ;
  • cette fondation développera son propre langage de programmation, le Move, pour faciliter les paiements, mais aussi des systèmes de discounts et de rewards;
  • avec Libra, Facebook lancera (et contrôlera) son propre univers applicatif : Sa sortie est prévue en 2020. Calibra sera une entité à part. Facebook a bien insisté sur la dimension “privacy by design”. Calibra n’utilisera, ni ne transmettra les données de ses utilisateurs à aucun partenaire, même pas une autre division de Facebook !
  • Facebook et les membres de l’alliance se rémunèreront en capitalisant sur l’argent détenue en Libra et par des partenariats de services de support.

Pourquoi cela peut-il être la mort des petites banques centrales ?

Plus que les grandes banques centrales, la BCE et la Fed en tête, ce sont les “petites” banques centrales, celles qui gèrent une monnaie sans grande influence qui sont menacées. En effet, les monnaies des banques centrales qui verront leurs actifs entrer dans la réserve Libra en sortiront renforcées, puisque leur politique influera sur celle de la Libra, dont la vocation est de devenir une monnaie mondiale.

En revanche dans de nombreux pays, les habitants préfèrent, quand ils le peuvent, utiliser une devise étrangère. Mais quatre facteurs principaux empêchent une économie de fonctionner correctement sur un autre actif que celui de sa banque centrale :

  • la régulation locale ;
  • la capacité à disposer de suffisamment de monnaie étrangère pour remplacer la monnaie locale ;
  • le risque de détenir des actifs physiques ;
  • la capacité de l’actif qui remplace la monnaie locale à garder sa valeur sans augmenter sa volatilité.

Avec la Libra, Facebook fait disparaître les trois derniers risques.

La taille du projet garantit une profondeur importante et diminue donc le problème des besoins en liquidités.

Le problème des variations de valeur (volatilité) est en principe maitrisé grâce au principe du panier de devises qui n’est pas sans rappeler les Droits de tirage spéciaux [Ndlr : les fameux DTS si chers à Jim Rickards…] du FMI ou encore le serpent monétaire européen, ancêtre de l’euro. La volatilité proviendra des actifs sous-jacents mais devrait être largement limitée.

D’après la documentation technique, c’est ultra sécurisé et “anonyme” : les risques liés à la détention de Libra sont faibles.

La taille du projet garantit une profondeur importante et diminue donc le problème des besoins en liquidités. Toutefois, la masse monétaire de Libra dépendra de l’argent apporté à la réserve.

Pour les pays avec des monnaies problématiques comme en Afrique ou en Amérique du Sud, beaucoup de personnes pourraient souhaiter être payées plutôt en Libra que dans leur monnaie locale afin de sécuriser la valeur sur la durée ! C’est déjà ce qui se passe avec le dollar ou le Bitcoin dans ces mêmes pays.

Ces pays se retrouvent face au choix d’accepter ou de combattre la monnaie qui remplace la leur. Combattre la Libra obligerait un contrôle strict d’Internet.

Libra mission

La mission de Libra est de permettre l’existence d’une monnaie globale simple et d’infrastructures financières qui faciliteront la vie de milliards de personnes préférant se faire payer dans une monnaie plus sûre que leur devise nationale. Source : libra.org.

Facebook écarte le risque mais conserve les gains !

La Libra ne lui appartenant “officiellement” pas, Facebook sort de ses comptes les risques d’amendes potentielles pour l’utilisation de la Libra à des fins d’optimisation fiscale abusive ou de fraude ! C’est encore plus vrai dans les pays avec des monnaies en difficulté !

En revanche, Calibra va construire un univers de paiement qui sera intégré dans Messenger et WhatsApp. Facebook se rémunèrera sur les transactions. Le système de WeChat est clairement l’inspiration principale de Calibra.

Le wallet de Calibra utilisera des mesures qui permettront de retrouver l’intégralité de son argent si l’utilisateur se fait hacker et déclare la perte assez rapidement !

L’autre avantage pour Facebook, c’est que Calibra est le premier à dégainer sont appli utilisant la blockchain Libra !

Facebook attaque le marché des transactions

Même si l’association Libra communique surtout côté B2C (particuliers), le volet B2B n’est pas dénué d’intérêts. Au contraire…

La couche de sécurité offerte par Libra pourrait rendre son protocole tellement sûr que la fraude y serait moins grande que sur les monnaies locales.

Bien sûr, je l’ai déjà dit, le segment B2C lorgne clairement sur le marché des transactions entre particuliers. De ce point de vue, il s’attaque frontalement à l’ensemble des moyens de paiement, ce que prouve la présence dans l’association Libra de nombreux acteurs du secteur : Mastercard, Visa, PayPal, PayU ou encore Stripe. Les grands commerçants d’Internet ne sont pas en reste : Spotify, eBay, Uber sont déjà là… On peut s’attendre à une explosion d’applicatifs et d’API lorsque Calibra va sortir. L’intégration dans les divers systèmes sera sûrement très aisée – en tout cas on le souhaite pour l’adoption de la libra.

Côté B2B, le paiement en libra est la solution pour grandir plus facilement. Prenons un exemple, j’ai un site qui vend des cours vidéo de Yoga. Avec PayPal, je peux vendre partout mais ça me coûte cher surtout sur certaines monnaies. Je peux aussi afficher mes prix uniquement en euro, mais je m’empêche alors d’ajuster mes prix à la demande locale. Avec la Libra, je peux afficher un tarif en Libra et l’ajuster pour chaque pays !

Pour les compagnies mondialisées, un grand avantage de la libra et aussi celui d’avoir des changes stables. Imaginons que je m’appelle Air France. Je vends dans quasiment tous les pays. Quand je vends en réal brésilien, je dois convertir en euro ou en dollar. Je ne conserve que rarement des monnaies en dehors du Top 7. Pour moi, si un utilisateur paye en libra à la place du réal, j’ai un panier de devises ultra fort. Je trouverai toujours quelqu’un pour vouloir de la libra localement et donc récupérer du réal pour régler des factures en réal. Grâce à la libra, je me protège du risque de change et je peux me permettre de faire du business localement, même en cas de crise monétaire locale !

La couche de sécurité offerte par Libra pourrait rendre son protocole tellement sûr que la fraude y serait moins grande que sur les monnaies locales. Attention, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, ce n’est évidemment qu’une potentialité. Mais la documentation technique montre un vrai focus sur la sécurité et la robustesse du protocole Libra.

Le marché du remittance en ligne de mire

Tous les services actuels de transferts d’argent entre pays, que ce soit ceux des banques ou ceux des acteurs spécialisés, vont devenir largement plus chers que l’utilisation de la libra ! Le marché de la remittance comme l’appelle les Anglo-saxons, c’est-à-dire des transferts d’argent des pays riches vers les pays moins développés, représente un peu moins de 650 Mds$ d’échanges actuellement. C’est un gros marché. Avec sa force de frappe (Messenger et WhatsApp représentent plus de trois milliards d’utilisateurs mensuels), Facebook pourrait se créer un nouveau flux de revenus fort conséquent.

marché remittance

Le marché estimé de la remittance sur les 5 années à venir. Notez la croissance du digital.
Source : Business Insider., Juniper Research, World Bank.

Ces services vont donc perdre de plus en plus d’utilisateurs, si la Calibra fonctionne correctement.

Conclusion temporaire

En conclusion, la Libra s’affirme comme un projet sérieux qui rebat largement les cartes du monde des cryptomonnaies, mais aussi celui des monnaies traditionnelles. Les notions de confiance et de facilité vont devenir de plus en plus cruciales. Il ne serait pas étonnant que beaucoup de pays commencent à vivre avec une économie double d’ici quelques années.

On voit d’ailleurs bien dans la communication de Facebook que les pays développés ne sont pas les premiers visés.

Beaucoup de questions et encore peu de réponses. Pour l’instant, je ne fais que dégrossir rapidement le sujet, mais l’avenir s’annonce passionnant. Pour bien investir, souvenez-vous : Money is good but education is better.

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