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L’alliance M5S et Lega en Italie fait trembler les marchés

par Cécile Chevré

Jusqu’à hier, les marchés s’étaient montrés particulièrement calmes devant l’alliance du Movimento Cinque Stelle (M5S) et de la Lega (ex-Lega Nord) en Italie. Une tranquillité qui contrastait avec la panique qui s’était emparée des médias (en particulier anglo-saxons) et des marchés devant la perspective, il y a à peine plus d’un an, d’une victoire de Marine Le Pen aux présidentielles françaises.

Pourtant M5S et la Lega sont tout aussi “anti-système” que le Front National. Ils sont tout aussi anti-européens, leurs militants et sympathisants étant majoritairement favorables à une sortie de l’euro et de l’Union européenne. Et la Lega – et une partie des soutiens du M5S – sont sur la même ligne que l’extrême-droite française sur la question de l’immigration.

Le M5S et la Lega ont tout autant fait de promesses électorales qui seront intenables financièrement, dans un pays qui affiche 2 300 milliards d’euros de dettes (132% du PIB) et une croissance autour de 1,5%.

Le M5S a fait le plein dans le sud de l’Italie (Mezzogiorno) et en Sicile, régions particulièrement frappées par la crise économique, grâce à des promesses sonnantes et trébuchantes. En Sicile, le taux de chômage dépasse en effet les 22%, le double de la moyenne nationale, et celui des 15-24 ans les 55%.

Les chiffres du PIB par habitant sont eux-aussi parlants. Il atteint les 18 200 € dans le Mezzogiorno contre une moyenne nationale de 27 720 euros et de 34 200 dans le Nord-ouest, la région la plus favorisée de la Botte. Le Sud est aussi marqué, outre les problèmes liés aux mafias, par la pauvreté et l’hémorragie des jeunes et diplômés, qui choisissent de plus en plus l’exil pour trouver un travail.

Dans le Mezzogiorno, le M5S a recueilli en moyenne 40% des voix, en partie grâce à la promesse de l’instauration d’un revenu citoyen de 780 €. Coût estimé de la mesure ? Autour de 30 milliards d’euros.

Le Sud n’est pas non plus oublié de La Lega qui fait certes flores dans le Nord mais a aussi réussi à séduire le Mezzogiorno en proposant un salaire horaire minimum (et une politique ancrée sur la lutte contre l’immigration).

Le mariage de la carpe et du lapin italiens ?

Quelle politique vont appliquer deux partis qui, au premier abord, paraissent si différents ? Créé en 2009 par l’humoriste Beppe Grillo, le M5S se veut un mouvement de démocratie populaire, opposé aux élus et aux élites, et – à l’origine du moins – plutôt ancré à gauche. La Lega, ex-Lega Nord, est quant à elle, à l’origine, un parti régionaliste, revendiquant l’indépendance de la Lombardie et de la Vénétie et qui s’est transformé, avec les années, en parti souverainiste, populiste, souvent décrit comme d’extrême-droite, et très ouvertement anti-immigration.

L’alliance vert (pour la Lega) – jaune (pour le M5S) peut donc paraître peu naturelle mais le programme “anti-système” et “anti-euro” de ces deux partis les a rapprochés.

Que va donc donner ce mariage de la carpe et du lapin à la tête de l’Italie ?

Nous avons eu un premier aperçu de cette politique via un document – un “contrat de gouvernement” – qui a fuité dans la presse italienne mardi dernier, et lève le voile sur les points d’accord.

Même si le M5S et la Lega ont fait savoir que ce document (daté du lundi 14 mai, au matin) était déjà dépassé, son contenu n’en reste pas moins révélateur… et suffisamment explosif pour faire sortir les responsables européens de leur réserve de façade.

Premier point qui a pu faire tiquer les marchés : la réaffirmation de la ligne anti-européenne, avec la demande d’une renégociation des traités européens. En clair, le M5S et la Lega ne veulent plus que l’Italie se soumette au pacte budgétaire qui impose comme objectif la réduction de la dette publique sous les 60% du PIB.

Plus que la remise en cause du fonctionnement de l’UE, le contrat de gouvernement évoque, dans cette version, une possible sortie de l’Italie de la zone euro avec l’instauration de “mesures techniques de nature économique et juridique permettant aux Etats membres de sortir de l’Union monétaire, et donc de souveraineté monétaire“.

Le M5S et la Lega ont ensuite de tenté d’amortir le choc de cette proposition en assurant qu’elle avait été revue et que l’appartenance à la monnaie unique ne serait pas contestée. Faut-il les croire ? Les marchés ont fait le choix d’en douter.

La Lega tient en outre à ce que l’Italie ait les “mains libres” en matière d’immigration, ce qui revient à remettre en cause le Traité de Dublin.

La dette italienne fait beaucoup parler d’elle

Deuxième point problématique – et très largement repris dans la presse – : la dette italienne. Le M5S et la Lega ont suggéré que la BCE efface tout simplement 250 milliards d’euros de dettes italiennes qu’elle détient.

Une proposition qui doit faire des heureux, en particulier à Berlin et qui, en outre, est hors des attributions légales de la BCE. Il est vrai que la banque centrale européenne a régulièrement, au cours des dernières années, fait peu de cas de ces règles, par exemple pour aider la Grèce ou pour lancer son quantitative easing européen.

Reste que les partenaires européens de l’Italie risquent de ne pas soutenir un tel traitement de faveur, et que cette histoire de 250 milliards d’euros a été interprétée comme une preuve de la naïveté et l’impréparation de l’alliance vert-jaune.

Autre point préoccupant pour les marchés : les dépenses, qui risquent d’aggraver la dette italienne (à moins, bien sûr, que la BCE actionne son ardoise magique). Entre l’abrogation de la réforme des retraites de 2011 (qui avait relevé l’âge de départ à la retraite), l’instauration d’un revenu citoyen, la mise en place d’une “flat tax” – un taux d’imposition unique fixé à 15% pour les revenus annuels inférieurs à 80 000 € et 20% aux revenus supérieurs –, les dépenses publiques devraient exploser.

Parmi les autres points d’accord cité dans ce contrat : l’instauration d’un “comité de conciliation” qui pourrait intervenir en parallèle d’un gouvernement officiel (ce qui n’est pas prévu par la constitution italienne) et le rapprochement avec Moscou avec la levée des sanctions imposées par l’Union européenne (une position qui fragilise un peu plus la diplomatie commune européenne).

Début de réaction européenne

Sans surprise, cette version du contrat de gouvernement entre le M5S et la Lega n’a été que peu apprécié parmi les responsables européens, qui se sont publiquement inquiétés d’un programme jugé extravagant et irréaliste. Jyrki Katainen, le vice-président de la Commission européenne, a rappelé que les règles de l’UE ne pouvaient remises en cause et que le pacte de stabilité et de croissance s’appliquait à tous les Etats membres.

L’occasion pour Matteo Salvini, le leader de la Lega, et Luigi Di Maio, celui du M5S, de tenter de faire oublier leurs divergences et le petit scandale créé par la publication de leur contrat en se trouvant un ennemi commun : l’Europe et ses fonctionnaires.

Encore aujourd’hui, nous subissons les attaques continuelles de quelques eurocrates élus par personne. Mais plus j’écoute ces attaques et plus je suis décidé car je constate à quel point un certain establishment a peur du changement“, déclarait hier Di Maio sur Facebook.

Les marchés ont eux-aussi marqué leur inquiétude en réagissant, avec beaucoup de retard, au résultat des dernières élections législatives italiennes.

Hier, la Bourse de Milan a perdu 2,32% (mais évoluait en hausse ce matin).

Plus révélateur encore, le terrain obligataire a reflété l’inquiétude des investisseurs. Le rendement des obligations souveraines (BTP) à 10 ans est passé au-delà des 2%, à 2,19% et le spread entre le rendement des BTP et les Bunds allemands (la référence européenne en matière d’obligations souveraines) a grimpé à 149 points de base.

Les banques italiennes ont elles aussi subi le contrecoup de cette poussée d’inquiétude. Banco Bpm perdait hier en clôture -5,37%, Unicredit -4,72 %, et Intesa Sanpaolo -2,45%.

Panique à l’italienne sur les marchés ?

Pour l’instant, la réaction des marchés est malgré tout plutôt modérée. Je vous le disais, le MIB, principal indice de la Bourse milanaise, est en hausse ce matin. Et même à plus de 2%, le rendement des obligations souveraines à 10 ans reste mesuré face au 2 500 milliards d’euros de dettes de l’Italie.

Un relatif calme qui s’explique par deux points. Premièrement, aucun accord définitif n’a encore trouvé entre le M5S et la Lega, dont les discussions achoppent sur plusieurs points, dont l’immigration et le nom du futur Président du Conseil.

Par contre, en cas d’accord et de contestation des règles de fonctionnement de l’UE, la réaction des marchés pourrait être bien plus violente.

Ensuite, Mario Draghi reste aux commandes de la BCE. Et ces dernières années, la banque centrale européenne a joué à plein son rôle de pacificateur sur les marchés obligataires européens. Via son quantitative easing (EQE), elle continue de racheter des obligations souveraines européennes, dont beaucoup d’italiennes. Elle en a racheté, via la Banque d’Italie, pour environ 350 milliards d’euros au cours des dernières années. Et pour l’instant, le quantitative easing européen est toujours au programme.

Pour l’instant… car l’EQE est de plus en plus contesté au sein même de la BCE. Ce programme de rachat a déjà été réduit (à 30 milliards d’euros par mois) tout en étant prolongé jusqu’en septembre prochain. L’Allemagne milite activement pour son arrêt à partir de cette date, tandis que Draghi, lors de la dernière réunion de la BCE, a tenu à rassurer les marchés en affirmant que la BCE poursuivrait ses rachats qu’ils seraient nécessaires.

Cependant, le mandat de Draghi arrive à sa fin l’année prochaine. En 2019, la BCE aura donc un nouveau président et peut-être une nouvelle politique face aux pays surendettés de la zone euro, dont l’Italie – et la France.

2019 sera peut-être l’année de la dette européenne, et ce n’est pas vraiment une bonne nouvelle.

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