Accueil A la une Nous n’échapperons pas aux processeurs Made in China

Nous n’échapperons pas aux processeurs Made in China

par Etienne Henri
hardware chine

Nous terminons aujourd’hui notre tour d’horizon de l’industrie micro-électronique chinoise par une question toute simple : quels bouleversements attendre à moyen terme sur ce marché déjà totalement mondialisé ?

Si la Chine parvient à faire passer son taux d’importation de 84 % à 30 %, les acteurs historiques accuseront un manque à gagner de 168 Mds$ – autant dire que le monde occidental à tout intérêt à ne pas fermer les yeux sur les ambitions de Pékin.

2019, l’année où tout s’accélère

Les progrès annoncés ces derniers mois sont-ils la cause ou la conséquence des sanctions américaines ? Difficile de savoir qui est l’œuf et qui est la poule. Le fait est que, tandis que les sanctions de la Maison-Blanche se multipliaient, autant d’annonces sont venues donner du crédit à la feuille de route ambitieuse affichée par Pékin.

En juillet, le groupe Alibaba annonçait le Xuantie 910, un processeur générique capable d’être utilisé pour la 5G, l’IA et les véhicules autonomes. Quelques semaines après, Huawei lui emboîtait le pas en annonçant son Ascend 910, spécialisé de son côté dans les réseaux de neurones. Selon des rumeurs persistantes, le fabricant de smartphones Oppo serait également en train de concevoir son propre processeur.

L’avenir dira si ces produits dépasseront le stade de l’effet d’annonce. Nous pouvons cependant constater qu’Alibaba a fait le choix de l’indépendance envers les Etats-Unis : architecture RISC open-source pour le processeur, fonderie confiée à TSMC… le Xuantie 910 pourra voir le jour même si l’oncle Sam décide de lui mettre les bâtons dans les roues !

Xuantie 910

Le Xuantie 910, futur processeur touche-à-tout d’Alibaba. Crédit : Alibaba Group.

Ces processeurs sont de véritables chevaux de Troie. Le Xuantie, processeur générique de milieu de gamme, peut être utilisé dans tous les appareils électroniques du quotidien et les objets connectés modernes. Il vient se positionner en concurrent frontale des processeurs ARM, de conception anglaise, qui dépendent aujourd’hui de brevets américains. Si ses performances s’avèrent acceptables (et elles devraient l’être étant donné que le processeur n’est jamais qu’une architecture RISC éprouvée gravée par TSMC), les assembleurs chinois auront tout intérêt à l’utiliser pour leurs systèmes embarqués.

De son côté, Huawei a tout à fait raison de se focaliser sur les puces spécialisées en IA. Ce segment de marché est relativement jeune, et les Etats-Unis n’ont pris qu’une faible avance dans le domaine. Sans préjuger de la profondeur de ce marché naissant, se focaliser sur ces processeurs hyperspécialisés est une manière de ne pas se lancer dans l’aventure avec un trop gros retard par rapport aux entreprises établies.

En cas de succès commercial de ces premiers modèles, il ne fait nul doute que les entreprises chinoises préfèreront recourir aux capacités de production de la SMIC plutôt que de faire travailler les concurrents taïwanais.

Des effets qui se répercuteront sur toute l’industrie électronique

Comment évolueront les entreprises occidentales dans un monde où processeurs génériques et puces dédiées à l’IA seront devenues Made in China ? 

Si la Chine part de loin, elle rattrape son retard à pas de géant.

Au niveau macro-économique, l’industrie s’adaptera. Le glissement des manufactures de composants électroniques de l’Amérique vers l’Asie a été une bonne nouvelle pour les entreprises comme pour les consommateurs. Les produits électroniques, qui étaient considérés comme luxueux jusqu’aux années 1980, sont devenus banals, voire jetables.

Nous pouvons nous attendre à ce que les processeurs suivent le même chemin.

Pour les entreprises qui évoluent dans le semi-conducteur, la donne est différente. Concepteurs comme fondeurs devront s’adapter à cette concurrence low cost. Après la première vague de concentration du secteur qui avait été déclenchée par les coûts d’investissement toujours plus élevés viendra une seconde vague, motivée cette fois par la concurrence sur les prix de vente.

N’oublions pas que, si la Chine part de loin, elle rattrape son retard à pas de géant. Le retard de la SMIC sur les fondeurs TSMC et Samsung est indiscutable, mais sa finesse de gravure est au niveau de celle d’Intel et Globalfoundries. Une autre manière de voir les choses serait de dire que la jeune entreprise chinoise a déjà rattrapé le niveau des fondeurs américains, et que personne sur la planète n’arrive à concurrencer Samsung et TSMC.

Les actionnaires des anciens leaders américains ont du souci à se faire. Distancées sur le haut de gamme, ces entreprises vont désormais devoir se battre avec les usines chinoises aux coûts de fonctionnement incomparables.

La bascule peut-elle avoir lieu d’ici à 2025 ?

La question qui se pose désormais n’est plus de savoir si la Chine peut devenir un acteur majeur de l’industrie du processeur, mais plutôt quand.

Les constructeurs chinois n’ont plus besoin du consommateur occidental pour justifier le développement de produits électroniques.

Selon Zhou Zhiping, professeur de micro-électronique à l’Université de Pékin, les fondeurs taïwanais et coréens ont deux à trois générations d’avance sur les capacités chinoises. Il n’anticipe, dans le meilleur des cas, qu’un rattrapage d’ici une décennie.

Les gouvernements, pour retarder l’échéance, sortent déjà l’arsenal législatif pour protéger leurs fleurons nationaux. Vous connaissez les sanctions occidentales qui pleuvent sur Huawei ; Taïwan a décidé à son tour de protéger son industrie en interdisant l’utilisation de produits créés par HISilicon, la filiale semi-conducteurs de Huawei.

Ces mesures ne pourront retarder qu’un temps l’inévitable. Après avoir interdit à Huawei d’utiliser la technologie ARM, il sera toujours possible de bannir l’ensemble des produits électroniques contenant des puces Huawei… mais l’Occident devrait être sûr de sa position avant de tenter un tel bras de fer. La classe moyenne chinoise est plus nombreuse que l’ensemble de la population européenne. Les constructeurs chinois n’ont plus besoin du consommateur occidental pour justifier le développement de produits électroniques.

Bloquer l’arrivée des processeurs Made in China sur le marché occidental ne les empêchera pas d’être créés, fondus et assemblés. Ils inonderont la planète, et seront utilisés par des milliards de personnes. Reste à savoir si les consommateurs occidentaux y auront accès…

Soyez le premier informé des dernières Opportunités Technos directement dans votre boîte mail

Articles similaires

Laissez un commentaire