Accueil Internet & CommunicationsInfrastructures & Hardware Nvidia pourra-t-elle vraiment racheter ARM ?

Nvidia pourra-t-elle vraiment racheter ARM ?

par Etienne Henri
ARM Nvidia rachat FTC

[Le rachat de la décennie n’aura peut-être pas lieu. Ce rachat tant attendu, celui d’ARM par Nvidia, se heurte à l’autorité américaine de la concurrence (FTC)… Un obstacle totalement imprévu. Pour l’acheteur potentiel, c’est une stratégie industrielle – sur 10 ans – qui est remise en question. Pour le vendeur, SoftBank, ce sont des dizaines de milliards de dollars qui risquent de lui échapper. Pour le secteur du semi-conducteur, dans son ensemble, la nouvelle est plutôt un soulagement. Le point.]

La transaction de la décennie du monde du semi-conducteur n’aura peut-être pas lieu… Pourtant, elle est très attendue.

La FTC a annoncé son intention de s’opposer au rachat d’ARM par Nvidia

Le rachat d’ARM par Nvidia, pourtant annoncé il y a plus d’un an, vient de faire face à un obstacle inattendu. En effet, l’autorité américaine de la concurrence (FTC) a annoncé il y a quelques jours son intention de s’opposer à la transaction. Si la méfiance des autorités était anticipée par les analystes, le rachat étant hors normes – de par son montant et ses effets en cascade dans l’économie –, la surprise vient du fait que c’est oncle Sam qui, le premier, aura haussé le ton.

Pour l’acheteur potentiel, Nvidia, c’est toute la stratégie industrielle de la prochaine décennie qui est remise en question. Pour le vendeur, SoftBank, ce sont des dizaines de milliards de dollars qui risquent de lui échapper. Pour le secteur du semi-conducteur et toute l’industrie, la nouvelle est plutôt un soulagement…

Des enjeux économiques et industriels colossaux 

La société ARM possède une place bien particulière dans le monde de la tech. Cette entreprise ne produit rien, mais possède les droits sur une architecture de microprocesseurs portant le même nom.

Simple architecture parmi tant d’autres dans les années 1990, ARM est devenue depuis quinze ans incontournable. Elle doit son succès à l’essor des objets intelligents, smartphones et voitures en tête, qui s’appuient quasi-exclusivement sur les processeurs basés sur sa propriété intellectuelle.

C’est son positionnement de concepteur de processeurs à bas coûts et à forte efficacité énergétique qui lui a permis d’écraser la concurrence sur l’électronique embarquée.

Pour les industriels cherchant à rendre leurs produits intelligents tout en tirant les prix de production vers le bas, comme les constructeurs automobiles, les puces ARM sont une bénédiction. Elles ont permis d’intégrer des mini-ordinateurs pour quelques dollars seulement.

Pour les fabricants de machines nomades (smartphones, tablettes), les processeurs ARM ont permis de multiplier l’autonomie par 5, voire 10, par rapport aux équivalents Intel ou AMD.

Depuis peu, l’architecture ARM est même entrée dans la cour des grands en se frottant au marché de l’informatique à forte capacité de calcul. En juin 2020, le top 500 des supercalculateurs, qui recense les plus puissants centres de calcul de la planète, a accueilli un nouveau champion. Construit par Fujitsu, et installé au Japon, le nouvel ordinateur le plus rapide de la planète a détrôné, pour la première fois, les concurrents basés sur des puces Intel avec ses processeurs ARM multi-cœurs.

supercalculateur ARM Fujitsu

L’année dernière, un supercalculateur ARM est devenu l’ordinateur le plus rapide du monde
Photo : Anandtech
 

Quelques mois plus tard, Apple lançait le premier ordinateur Mac utilisant le processeur à haute performance M1… lui aussi basé sur l’architecture ARM. (Pour relire mon article sur le sujet, c’est par ici…)

Tous ces acteurs dépendent d’ARM pour la bonne marche de leur activité. Pour eux, il est vital que l’entreprise continue d’innover et de proposer de manière ouverte sa technologie sous forme de licence.

C’est là que se situe l’inquiétude des uns et des autres. Nvidia, vendeur de puces fabless (sans usines) qui mise tout sur la performance de ses conceptions maison, se retrouverait en conflit d’intérêts flagrant en continuant de développer l’architecture ARM pour ses concurrents.

La promesse d’une « muraille de Chine » entre les divisions de l’entreprise n’a pas convaincu les régulateurs, et la FTC a officiellement annoncé son intention de bloquer la vente.

Qui veut vraiment du rachat ? 

La commission américaine n’a pas mâché ses mots. Dans son avis publié le 2 décembre, elle a conclu que l’opération « donnerait à l’une des plus grandes entreprises de puces électroniques le contrôle sur les technologies et designs informatiques dont les firmes rivales dépendent pour développer leurs propres composants ». 

Elle rejoint ainsi parfaitement l’analyse des connaisseurs du secteur.

Il y a un mois, c’est la Commission européenne qui annonçait se pencher sur le dossier et ouvrir une enquête sur le projet de rachat. Quinze jours plus tard, le gouvernement du Royaume-Uni demandait à son autorité de la concurrence de se pencher sur la question sous l’angle économique, d’entrave à l’innovation, et même de sécurité nationale.

En pratique, toutes les économies développées ont intérêt à ce qu’ARM reste une entreprise la plus agnostique possible, et continue à offrir sous licence son architecture à qui le demande.

Seuls les Etats-Unis auraient pu avoir un intérêt direct à ce que Nvidia mette la main sur l’ensemble de la propriété intellectuelle d’ARM.

Conflit d’intérêts à la Maison-Blanche

La société, basée à Santa Clara en Californie, aurait pu devenir le nouveau bras armé de Washington pour étrangler un peu plus la Chine en lui interdisant tout accès aux technologies ARM.

Ce scénario d’embargo n’a rien d’invraisemblable. En 2019, Huawei a eu les plus grandes difficultés à acquérir une licence pour l’architecture ARMv8-A. Elle a finalement obtenu gain de cause et une concession « à vie »… mais il ne fait aucun doute que, si ARM battait pavillon américain, cet accord ne vaudrait pas cher. Les fondeurs chinois ont d’ailleurs bien conscience du risque et travaillent d’arrache-pied à se passer d’ARM. Ils plébiscitent désormais MIPS, une architecture des années 1980 qui, bien que devenue désuète, a pour avantage d’être moins verrouillée.

Malgré ce potentiel stratégique indéniable, la Maison-Blanche ne semble pourtant pas préparer le terrain pour que Nvidia fasse main basse sur ARM. En laissant la FTC s’opposer au rachat, l’administration Biden semble faire passer les intérêts économiques occidentaux avant les objectifs politiques.

La seule voie de sortie qui contenterait tous les acteurs serait certainement une IPO

Cette levée de boucliers législative rend le rachat bien hypothétique. Il semblerait donc qu’ARM ait vocation à rester dans le giron de SoftBank, qui offre un îlot de neutralité à cette technologie désormais vitale.

Paradoxalement, c’est SoftBank qui sera le « malheureux gagnant » de l’histoire. Le rachat avait initialement été chiffré à 40 Mds$, en partie rémunéré en actions Nvidia. Depuis, le cours du titre a flambé ce qui a conduit à presque doubler la valeur de la transaction. SoftBank, déjà malmenée ces derniers jours par l’annonce du retrait de la cote de Didi (dont elle possède plus de 21 % du capital), ne pourra donc pas compter sur cette manne pour renflouer ses comptes l’année prochaine.

La seule voie de sortie qui contenterait tous les acteurs serait certainement une IPO. ARM retrouverait ainsi le chemin de la Bourse qu’elle avait quitté en 2016 lors de son rachat par le Japonais pour 32 Mds$. Ce serait un soulagement pour les pouvoirs publics, les entreprises technologiques, et une bonne nouvelle pour les investisseurs particuliers qui pourraient de nouveau investir sur cette architecture toujours aussi prometteuse.

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