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L'OPEP a-t-elle perdu la tête ?

par redaction

Sean Brodrick

Le roi Pyrrhus d’Epire mena une guerre contre les Romains qui empiétaient sur les cités-Etats grecques le long de la botte italienne. Entre 280 et 275 av J-C, Pyrrhus gagna une bataille, puis une autre. Lorsqu’un admirateur lui présenta ses félicitations pour ces victoires, Pyrrhus cria, désespéré : "Encore une victoire comme celle-là et nous serons perdus."

Le fait est que ses "victoires" contre les Romains coûtèrent à Pyrrhus la majeure partie de son armée. Pendant ce temps, le camp ennemi gagnait de nouveaux soldats chaque jour, en provenance de Rome, dont les ressources semblaient inépuisables.

C’est de là que vient l’expression "une victoire à la Pyrrhus", que l’on emploie lorsqu’un succès coûte tant au vainqueur qu’il ne vaut gère mieux qu’une défaite.

Ce qui nous amène à l’OPEP. L’Organisation des pays exportateurs de pétrole fait la guerre à la production de pétrole de schiste américaine. Et elle est couronnée d’un certain succès.

La production, dans les champs de pétrole de schiste américains, est en baisse.

Le schiste part en fumée

Le pétrole de schiste représente la moitié de la production américaine.

Pendant ce temps, la production chez les Etats membres de l’OPEP explose. Le groupe a pompé près de 31,6 millions de barils par jour en septembre. Soit, quotidiennement, 110 000 barils de plus qu’en août.

Alors, pourquoi cette politique est-elle en train de ruiner l’OPEP ? Je vais vous montrer…

Un trou dans le budget

Selon le FMI, si le cours du brut ne décolle pas par rapport aux points bas atteints récemment, les exportateurs de pétrole du Moyen-Orient devront faire face à un manque d’un millier de millions de dollars pour équilibrer leurs budgets au cours des cinq années à venir. Ils ont tous besoin de prix plus élevés.

Le Koweït est le plus à même d’arriver à l’équilibre. Il n’a besoin que de 49 $ par baril de brut. L’Arabie saoudite, par contre, a besoin de 106 $ par baril.

Les Saoudiens ont donc choisi d’ouvrir grand les robinets et ont fait chuter les prix au-dessous des 50 $. Ce qui a appris une bonne leçon aux producteurs américains, n’est-ce pas ?

La définition même d’une victoire à la Pyrrhus.

Un maintien des cours au plus bas pendant des années encore ?
L’OPEP a produit un rapport interne qui a fini par fuiter. Le groupe y indiquait qu’il s’attendait à ce que les cours du pétrole doivent faire face à une pression constante pendant des années encore.

Dans le rapport, le panier de pétrole brut de l’OPEP est supposé être à 55 $ en 2015 et augmenter de 5 $ par an pour atteindre 80 $ d’ici 2020, note Reuters.

Je soulignerai que le panier pétrolier de l’OPEP était récemment à 42,72 $. Aïe aïe aïe !

Donc les 100 $ le baril dont a besoin l’Arabie saoudite… ne sont pas pour demain. L’OPEP pense que ce chiffre magique ne pourra être atteint qu’en 2040 !

Bien entendu, des prédictions à si long terme ne sont jamais très précises. Mais voilà ce qu’il y a de fou : publiquement, le secrétaire général de l’OPEP, Abdala El Badri, affirme que "le marché reviendra à plus d’équilibre en 2016."

Hmmm… il semblerait que l’OPEP dise certaines choses en privé mais tout autre chose en public.

Alors qu’en est-il vraiment ? Doit-on croire les déclarations publiques ou les rapports privés ?

Les deux sont sans doute vrais. Le marché du brut pourrait effectivement "être plus équilibré" en 2016, mais cela n’équivaut pas à dire que les surplus seront totalement effacés.

Voici quelques éléments en faveur de "plus d’équilibre" l’an prochain :
– Globalement, les investissements dans l’exploration et la production ont diminué de 200 milliards de dollars cette année, et chuteront de 3% à 8% supplémentaires l’an prochain.
– Les coupes de cette année auront pour conséquence de repousser ou d’annuler la production d’environ 5 millions de barils par jour au cours des cinq prochaines années.
– La demande mondiale de pétrole augmente. Elle devrait progesser de 1,5% cette année, pour atteindre 94 millions de barils par jour.
– En 2016, l’EIA (Agence américaine d’information sur l’énergie) s’attend à voir la demande de pétrole augmenter de 1,4 millions de barils par jour.

D’un autre côté, plusieurs facteurs négatifs continuent de peser sur le marché du brut :
– Un torrent de pétrole iranien, jusqu’ici bloqué dans les réserves, atteindra le marché dès que les sanctions économiques seront levées. Et l’Iran a l’intention d’augmenter sa production d’un million de barils par jour.
– La production irakienne ne cesse de battre de nouveaux records. Encore plus de pétrole… qui ne va pas arranger les affaires de l’OPEP.
– Certains Etats membres comme la Libye, le Venezuela, l’Algérie, le Nigeria et l’Irak doivent faire face à des troubles politiques et financiers. Le Venezuela notamment est si endetté qu’il est au bord de l’implosion. Ces crises potentielles les pousseront à pomper plus de pétrole encore pour augmenter leurs recettes.
– Il y a en ce moment un surplus de production de 2 millions de barils par jour sur le marché.
– Ce surplus est siphonné par la Chine, qui fait augmenter ses réserves stratégiques. Mais que se passera-t-il si et quand la Chine décidera d’arrêter ?

Comme je l’ai dit, les Saoudiens et leurs amis de l’OPEP ont des raisons de se faire des cheveux blancs. "Plus d’équilibre" ne permettra certainement pas de faire augmenter les prix du pétrole. Le rapport interne de l’OPEP a peut-être raison de prédire que les prix du pétrole resteront bas pendant plus longtemps que ce que l’on prédit aujourd’hui.

Qui profite des prix bas ?
Je continue de croire que les cours du pétrole resteront bas jusqu’en 2017 au moins. Je suggère donc aux investisseurs de se préparer en conséquence en se concentrant sur certains des effets directs et indirects, comme par exemple :
– Une croissance économique mondiale. Il semble que l’économie mondiale ait du mal à décoller. Mais, selon le FMI, un changement de 10% dans les prix du pétrole a pour conséquence un changement de 0,2% du PIB mondial.
– Les Etats-Unis importent toujours beaucoup de pétrole. Donc, des prix plus bas soutiennent notre économie. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous sommes en tête des taux de croissance dans le monde, avec d’autres grandes nations industrialisées.
– Les consommateurs américains seront de grands gagnants. Ces derniers temps, le prix de l’essence était en moyenne de 0,59 $ par litre aux Etats-Unis. Soit 0,18 $ de moins qu’il y a un an.
– L’agriculture demande énormément d’énergie. Des prix du pétrole plus bas sur le long terme aident les agriculteurs. L’un des moyens de profiter du secteur est, par exemple, d’acheter l’ETF Market Vectors Agribusiness ETF (MOO-NYSE).
– Les compagnies aériennes peuvent très bien réussir quand le pétrole est bas. Rien d’étonnant à ce que la plupart des actions des compagnies aériennes aient connu des performances nettement meilleures que le marché dans son ensemble depuis que les cours du pétrole ont commencé à chuter l’an dernier.
– La production de pétrole augmente, et tout ce pétrole supplémentaire doit être acheminé. Certaines actions dans le transport pétrolier peuvent en bénéficier.

Il faut noter par ailleurs que les Romains ne furent pas la cause de la ruine du roi Pyrrhus, malgré sa célèbre déclaration –en tous cas pas dans l’immédiat. Il fut assez intelligent pour cesser de se battre contre l’armée romaine en Italie et aller s’aventurer en Sicile. Il ne tarda pas à devenir un dictateur militaire.

Mais il fit alors quelque chose de très impopulaire : pour soutenir ses guerres sans fin, il augmenta les impôts. Les Siciliens se montrèrent si hostiles qu’il dût fuir l’île. Il retourna en Grèce, et commença une autre guerre. Pendant une bataille de rue, une vieille femme sur un toit lui jeta une tuile et le fit tomber de son cheval, ce qui lui brisa la colonne vertébrale. Quelques mois plus tard, un soldat macédonien décapita Pyrrhus.

Aux nouvelles de sa mort, son armée en Italie choisit de se rendre aux Romains.

Peut-être que dans 800 ans, l’OPEP aura remplacé Pyrrhus dans la célèbre expression…
[NDLR : Comment profiter de la faiblesse prolongée des cours du pétrole ? Quels secteurs vont en bénéficier ? Lesquels vont continuer à en pâtir ? Réponses avec Jim Rickards dans Intelligence Stratégique]

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