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Pourquoi Libra n’est pas une cryptomonnaie

par Florian Darras

Difficile de passer à côté de Facebook et de son projet de monnaie numérique, Libra, cette semaine, tant le sujet inonde la presse et les réseaux sociaux depuis la publication de son livre blanc mardi.

Les mots « blockchain » et « cryptomonnaie » reviennent sur le devant de la scène. Mais ne tombez pas dans l’écueil suivant : la Libra n’a rien d’un Bitcoin.

Pour le respecté Andreas Antonopoulos, célèbre pour son travail de vulgarisation dans le domaine des cryptos depuis 2012, la Libra n’est en rien une cryptomonnaie qui reposerait sur une blockchain ouverte.

Les cinq piliers d’une blockchain ouverte

Le fervent partisan du Bitcoin soutient qu’une telle blockchain doit présenter cinq piliers caractéristiques.

Elle doit être :

  1. Ouverte : n’importe qui peut y accéder, participer au réseau, sans nécessiter la moindre autorisation préalable ou être soumis à des systèmes de vérification d’identité (KYC).
  2. Mondiale : à l’image d’Internet, qu’importe où se trouve l’utilisateur, il pourra avoir accès au réseau de la cryptomonnaie, indépendamment des frontières.
  3. Neutre : le système va simplement se charger de réaliser la transaction de paiement sans la freiner en aucune manière. C’est-à-dire sans blocage possible relativement à la provenance des fonds ou à l’usage présumé qui pourrait en être fait.
  4. Résistant à la censure: dans un tel système, il est impossible d’interdire à un individu ou à une entité du réseau de réaliser des transactions. Imaginez chaque flux comme une communication. Les utilisateurs disposent d’une liberté d’expression inébranlable et peuvent donc communiquer – transférer des fonds sur le réseau – sans frein possible.
  5. Publique : tout ce que vous faites sur le réseau est visible. Il est dès lors impossible de tricher dans ce système où tout est vérifiable.

En l’absence d’un de ces piliers, Andreas Antonopoulos, impitoyable, considère qu’on a affaire à du bullshit baratin…

Le réseau de la Libra n’est pas une blockchain ouverte

L’auteur de The Internet of Money, n’a même pas eu besoin d’attendre que le livre blanc de la Libra ne sorte pour affirmer que le jeton n’est pas une cryptomonnaie…

L’une des raisons principales est d’ordre purement légal.

Facebook – ou plutôt Calibra, sa filiale créée à l’occasion et “chargée de garantir la séparation des données sociales des données financières” vis-à-vis de Facebook (hum hum) – sera notamment “contraint légalement d’empêcher la transmission de fonds vers certaines entités, comme les pays sous le coup de sanctions comme l’Iran, la Corée du Nord et le Venezuela”, souligne le spécialiste.

Des applications décentralisées, dApps, pourront être déployées sur Libra (en utilisant le nouveau langage informatique, appelé “Move” et développé pour l’occasion), à la condition qu’elles respectent les lois des pays dans lesquels elles seront accessibles.

Au moindre écart de la part de l’une de ces dernières, on peut être certain que les membres fondateurs (Mastercard, Visa, Paypal, Lyft et une vingtaine d’autres à l’heure actuelle), retireront la dApp du système pour ne prendre aucun risque (entacher leur image, par exemple).

De ces seuls faits, le réseau Libra apparaît comme n’étant ni ouvert, ni résistant à la censure, ni neutre, ni mondial.

Facebook dans le collimateur des Etats

Suite aux velléités de Facebook de frapper monnaie numérique, les Etats, courroucés de voir qu’une de leurs chères prérogatives pourrait leur échapper, ont d’ailleurs fait entendre leur voix.

Aux Etats-Unis, la présidente du comité des services financiers de la Chambre des représentants, Maxine Waters, a demandé à Facebook d’accepter un moratoire sur le développement de son projet.

Par l’annonce de son intention de créer une cryptomonnaie, Facebook continue son expansion effrénée et étend son atteinte à la vie de ses utilisateurs”, a-t-elle déclaré en réaction. Le Sénat américain a d’ailleurs convoqué Facebook en audience le 16 juillet prochain.

“S’il s’agit d’un instrument de transaction, pourquoi pas. S’il s’agit en revanche d’une monnaie souveraine, ça ne peut pas être le cas. Une société privée ne peut pas et ne doit pas créer une monnaie souveraine qui pourrait rentrer en concurrence avec les monnaies des Etats. C’est aux banques centrales d’assurer le rôle de prêteur en premier et en dernier ressort”, objectait un amer Bruno Le Maire, ministre des Finances français, visiblement remonté…

Plus radicale, la Russie a carrément annoncé que le système de paiement serait interdit dans la fédération.

Si la monnaie de Facebook n’est pas une cryptomonnaie, qu’est-elle ?

De la bouche de l’association Libra – qui siège à Genève et maintient l’illusion que le projet est indépendant de Facebook –, la Libra est une devise “soutenue par un ensemble d’actifs de faible volatilité, tels que des titres gouvernementaux dans des devises provenant de banques centrales stables et réputées”.

Oui, oui, vous avez bien lu : des banques “centrales stables et réputées”… Or il sera notamment question de la Fed et de la BCE, celles-là même qui inondent le monde financier de liquidités à grands coups de planche à billets (QE).

La Libra sera ainsi adossée à un panier de valeurs et aura donc, en apparence, un cours stable. Rappelons tout de même que parmi ces valeurs se trouveront des devises inflationnistes comme le dollar ou l’euro, adossées à… de la dette. Au passage, la valeur du billet vert s’est réduite comme peau de chagrin depuis la fin de l’étalon-or.

Dans la forme, le jeton ressemble à s’y méprendre aux droits de tirage spéciaux (DTS) créés par le FMI en 1969, mais dont l’initiative est privée.

Quel impact pour le marché des cryptomonnaies ?

Coinbase, célèbre plateforme d’échange de cryptos, figure parmi les membres fondateurs de Libra. Si, pour l’instant, le livre blanc informe que la Libra pourra être convertie en monnaies fiduciaires, le partenariat laisse penser que le jeton pourra aussi s’échanger contre du bitcoin et consœurs.

Assisterons-nous alors au phénomène décrit par Thomas Gresham, selon lequel “la mauvaise monnaie chasse la bonne” dans l’univers des cryptos ? Conscient des failles de la Libra, les utilisateurs (si tant est qu’ils aient en estime le respect de leur vie privée) auront, selon cette loi de Gresham, tendance à se replier et thésauriser la bonne cryptomonnaie qu’est le bitcoin, déflationniste par nature.

Autre point : Facebook, en jetant le pavé dans la mare, pourrait faire bouger les lignes au niveau des réglementations étatiques. S’assoupliront-elles sous l’effet de la force de frappe du géant numérique et de ses nouveaux partenaires ? Ou se durciront-elles ?

Enfin, si les gens utilisent la Libra, la transition vers d’autres cryptomonnaies sera vraisemblablement plus simple…

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