Accueil Internet & CommunicationsInfrastructures & Hardware Rachat d’ARM: Nvidia a-t-elle vraiment fait une bonne affaire ?

Rachat d’ARM: Nvidia a-t-elle vraiment fait une bonne affaire ?

par Etienne Henri
Nvidia rachat ARM

Nous l’avons vu hier, le rachat d’ARM par Nvidia (NASDAQ : NVDA) a de nombreuses répercussions dans le monde de la tech. Ses conséquences sur les entreprises tierces, par exemple, peuvent être contre-intuitives.

En outre, et aussi étonnant que cela puisse paraître, les actionnaires de SoftBank n’ont pas diminué leur risque global tandis qu’Apple, pourtant ultra-dépendante de l’architecture ARM, n’a pas levé le petit doigt pour l’empêcher de tomber dans l’escarcelle de Nvidia…

Quelles sont les implications de ce rachat pour le constructeur de cartes graphiques ? C’est la question que nous nous posons aujourd’hui. Si acquérir une entreprise est une chose, transformer ce chèque de 40 Mds$ en bonne affaire en est une autre – surtout pour les actionnaires…

Pourquoi Nvidia devait à tout prix se réinventer ?

Pour ce faire, un petit point de contexte s’impose. Vous le savez sans doute mais il n’est pas inutile de le rappeler, Nvidia est l’un des plus grands constructeurs de cartes graphiques dédiées. En mettant de côté les solutions intégrées aux processeurs Intel, peu chères et aux performances anecdotiques, Nvidia domine, avec son meilleur ennemi AMD, le marché des solutions de haute performance.

Depuis plus de quinze ans, les deux constructeurs font une course effrénée vers la puissance de calcul, l’optimisation énergétique et le prix.

Evolution du budget R&D de Nvidia

Evolution du budget R&D de Nvidia, qui dépasse désormais les 2,3 Md€ par an. Infographie : Statista

Il n’est pas exagéré de dire que nous devons à ces deux acteurs la majeure partie des progrès de la micro-électronique de ces vingt dernières années. En investissant des sommes colossales en R&D, ils ont tiré vers le haut toute la chaîne de valeur. Les retombées de cette course à l’innovation ont largement dépassé le seul marché des cartes graphiques. Si les fondeurs comme TSMC et Samsung ont pu damer le pion à Intel dans la course à la finesse de gravure, c’est parce qu’ils disposaient de clients aux poches profondes comme AMD et Nvidia qui voulaient à tout prix repousser les limites de l’état de l’art.

Pourtant, cette lutte fratricide n’a jamais fait émerger de vainqueur.

Les deux concurrents se partagent, à quelques points près, le marché des cartes graphiques dédiées.

Evolution parts de marché AMD Nvidia

Evolution des parts de marché absolues d’AMD (en noir) et Nvidia (en gris) sur les solutions graphiques pour ordinateur. Infographie: Statista

Certes, le marché des cartes graphiques a connu une belle croissance sur la période. L’essor des cryptomonnaies et le minage du Bitcoin ont créé un appel d’air vers les solutions haut de gamme qui ont permis d’augmenter simultanément le chiffre d’affaires et les marges des fabricants. La démocratisation de l’intelligence artificielle, friande de solutions de calcul à la fois puissantes et économes en énergie, a également participé à donner leurs lettres de noblesse aux cartes graphiques (GPU), autrefois dans l’ombre des processeurs (CPU).

Pourtant, même ces relais de croissance se sont avérés précaires. Des technologies alternatives sont venues supplanter les cartes graphiques dans le minage du Bitcoin. L’année dernière, Elon Musk a jeté un pavé dans la mare en annonçant que ses véhicules n’utiliseraient plus de GPU Nvidia embarqués mais une solution propriétaire.

Comment ARM permettra de diversifier le business model ? 

C’est à la lumière de cette croissance bien réelle mais précaire que le rachat d’ARM prend tout son sens.

ARM n’est pas un constructeur de puces. L’entreprise se contente d’élaborer une micro-architecture ultra-performante qui est proposée sous forme de licences à ses clients. Contrairement à Nvidia, qui dispose d’un catalogue de produits figé et qui vend des cartes graphiques et GPU bien tangibles (même si leur fabrication est sous-traitée), ARM ne commercialise que sa propriété intellectuelle.

Son business model est complémentaire de celui de son nouveau propriétaire. La facturation à la licence permet de percevoir de l’argent de façon régulière tant son architecture est répandue. Lorsque Samsung vend un smartphone, ARM gagne de l’argent. Lorsque Apple sort un nouvel iPhone, ARM gagne de l’argent. Lorsque Tesla produit une voiture, même sans GPU Nvidia, ARM gagne de l’argent.

cerveau silicium Tesla

Que le cerveau de silicium des Tesla n’utilise plus de GPU Nvidia n’aura bientôt plus aucune importance pour l’entreprise qui se rémunèrera sur les licences ARM. Photo: WikiChips 

En complétant son modèle d’affaires, historiquement basé sur la vente de produits, par une gamme immatérielle commercialisée sous forme de licences, Nvidia fait d’une pierre deux coups.

D’une part, elle limite l’importance de la course à la puissance dans sa domination commerciale (l’expérience d’Intel montre que les gagnants d’hier ne sont pas toujours ceux de demain). En gagnant « à tous les coups » sur la vente de produits électroniques, elle n’a plus besoin d’être n°1 sur le marché des cartes graphiques.

D’autre part, et s’offre un socle de revenus récurrents. Dans une industrie mature comme la micro-électronique, passer de la vente de produits à celle de services immatériels rassure toujours les actionnaires. 

Demain: plus d’IA, de data centers et moins de smartphones 

Ce tour d’horizon des bonnes nouvelles immédiates n’interdit pas de nous demander ce que le futur réserve à ARM. Après avoir mis 40 Mds$ sur la table, les actionnaires de Nvidia sont en droit d’attendre un retour sur investissement. Avec un chiffre d’affaires 2019 de 1,8 Md$ seulement, l’addition serait salée en l’absence de perspectives de croissance.

Un potentiel explosif attend ARM sur le marché des centres de données

Trois forces majeures devraient faire évoluer le marché des puces basées sur l’architecture ARM dans les prochaines années.

Commençons par évoquer les facteurs de risque. Le plus grand d’entre eux est certainement le marché du smartphone asiatique. En 2018, il a atteint les 254 Mds$, et la plupart des smartphones vendus utilisent aujourd’hui l’architecture ARM. La guerre commerciale sino-américaine prenant de l’ampleur, il n’est pas interdit de craindre que les constructeurs chinois, qui dominent le segment low cost très prisé en Asie, soient rapidement dans l’impossibilité totale de renouveler leurs licences. Une division par deux des royalties perçues sur ce segment aurait un impact colossal sur les comptes de l’entreprise.

La situation est d’autant plus incertaine qu’ARM China, la branche locale de l’entreprise, fait l’objet d’un putsch surréaliste. Son P-DG Allen Wu a surpris les analystes en refusant, en juillet, de quitter son poste après avoir été démis de ses fonctions par SoftBank du fait de sa gestion erratique. En rachetant l’entreprise, Nvidia hérite de cette situation rocambolesque qu’il faudra bien finir par régler.

Par ailleurs, cette incertitude est toutefois largement contrebalancée par les autres marchés. Le seul segment des puces embarquées dédiées à l’intelligence artificielle – sur lequel Nvidia sera désormais idéalement placée – devrait passer de 379 M$ par an en 2019 à plus de 1 137 M$ d’ici 2024. Il s’agit, au bas mot, d’une multiplication par trois du volume d’affaires en seulement cinq ans. Excellant déjà sur les solutions haut de gamme et possédant désormais la clé de voûte des produits à bas coût, Nvidia est certaine d’en rafler la part du lion.

Un potentiel encore plus explosif, quoique plus hypothétique, attend ARM sur le marché des centres de données. Avec la démocratisation des solutions cloud, ces derniers poussent comme des champignons sur toute la planète. Selon Synergy Research Group, les dépenses d’investissement dans les data centers restent en forte croissance. Malgré la crise du coronavirus, elles auraient atteint un nouveau record au deuxième trimestre 2020 en atteignant les 41,4 Mds$.

Nvidia, déjà présente sur le segment des GPU à haute performance, pourra espérer concurrencer Intel avec des puces ARM optimisées, soit pour l’efficacité énergétique, soit pour des tâches précises comme l’apprentissage de l’IA. L’expérience menée par Apple en ce sens sur ses machines grand public fera office de test.

Si l’architecture ARM se montre capable de remplacer avantageusement celle d’Intel sur des tâches généralistes, Nvidia aura en main toutes les technologies pour répondre aux besoins des futurs data centers.

Dans un marché en croissance et pesant déjà plus de 150 Mds$ par an, les quelques 40 Mds$ versés pour racheter ARM sembleront bien dérisoires.

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