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La revanche du nucléaire sur l’échiquier énergétique mondial

par Etienne Henri
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[Le nucléaire est un sujet sulfureux. C’est pourtant l’une des seules sources d’énergie non carbonée à même de répondre rapidement à nos besoins toujours plus croissants en électricité. En Europe, le marché est déjà plus ou moins mature. En Asie, la tendance à la nucléarisation redouble d’intensité. A ce titre, la Chine mène la danse. Pékin décuple ses centrales et promet des projets de réacteurs en pagaille… La France ne gardera pas bien longtemps sa première place…]

Il y a les énergies propres dont l’intérêt est évident, c’est le cas du photovoltaïque par exemple. Il y a aussi celles dont le bilan carbone global reste contesté – et contestable – comme les éoliennes ou les centrales marémotrices. Et puis, il y a cette énergie hors catégorie qu’est le nucléaire…

Pour réaliser le potentiel du nucléaire dans les prochaines années, mieux vaut sortir de nos frontières

L’atome a ses partisans et ses détracteurs de longue date, et chacun s’est déjà fait son idée quant à son intérêt et sa dangerosité bien avant que la transition énergétique ne soit devenue un sujet de société aussi important.

Le débat étant polarisé depuis des décennies, citoyens, décideurs politiques et investisseurs européens sont engourdis dans des prises de positions bien ancrées. Elles empêchent, malheureusement, d’aborder le sujet sous un jour neutre et factuel.

Pour ceux qui veulent gagner de l’argent avec la transition énergétique, impossible de passer ce sujet clivant sous silence. Refuser pudiquement de s’intéresser au nucléaire, c’est détourner le regard de cette énergie qui fournit encore les trois quarts de l’électricité hexagonale.

C’est aussi ignorer une des seules sources d’énergie non carbonée à même de répondre rapidement à la demande croissante en électricité. Nous savons, par exemple, que l’électrification des véhicules suit une trajectoire ascendante qui aurait été encore inimaginable il y a deux ans de cela.  La réalité est que ces voitures propres rouleront, majoritairement, au charbon ou à l’atome…

La croissance folle du nucléaire 

Pour réaliser le potentiel du nucléaire dans les prochaines années, mieux vaut sortir de nos frontières. Il est vrai qu’en Europe, le marché est déjà mature. Les pays qui voulaient s’équiper en centrales atomiques, comme la France et dans une moindre mesure le Royaume-Uni, l’ont déjà fait. Ceux qui ont pris cette énergie en horreur, comme l’Allemagne, ne lanceront pas de grands plans d’investissement de sitôt.

Reste que la transition énergétique, vous le savez, n’est pas une affaire franco-européenne. La plupart des gouvernements visent une trajectoire « bas-carbone » pour leur économie. Les efforts les plus importants dans le domaine seront sans doute ceux faits par la Chine, qui couple un volontarisme affiché avec une population concernée de près de 1,4 milliard d’âmes.

Que nous disent donc les plans stratégiques de l’empire du Milieu ? Que le nucléaire jouera un rôle central pour alimenter l’électrification grandissante de l’économie…

Quand Pékin décuple ses centrales 

Xi Jinping n’en fait pas mystère depuis son arrivée au pouvoir : la production d’électricité à base de charbon va devoir céder sa place à l’atome. Ardent supporter de l’électricité nucléaire, il a impulsé un revirement à la stratégie énergétique de la Chine.

Xi Jinping est un ardent supporter de l’électricité nucléaire

Les résultats n’ont pas tardé, et le pays a multiplié par 10 le nombre de ses centrales en fonctionnement au cours des vingt dernières années. Ce sont désormais plus de cinquante réacteurs qui sont opérationnels dans le pays, environ le même nombre qu’en France. Parmi eux, on compte même deux EPR situés à Taishan – alors qu’EDF peine à terminer la construction de sa première tranche hexagonale à Flamanville !

Au total, la production d’énergie nucléaire par les réacteurs du groupe CNNC (China National Nuclear Corporation) a été officiellement de 344 TWH en 2020. L’empire du Milieu est ainsi au coude-à-coude avec la France, produit 50 % de plus que la Russie et quasiment 10 fois plus que l’Inde ou le Japon.

Plus intéressant encore, la tendance devrait encore s’accélérer…

Des projets de réacteurs en pagaille

La Chine n’en est, très officiellement, qu’au début de son grand plan de « nucléarisation » du mix énergétique. A ce jour, on compte encore 14 réacteurs en construction, soit plus que tous les réacteurs en fonction au Royaume-Uni et plus du double de l’effectif allemand.

Dans les prochaines années, Pékin promet de doubler la part du nucléaire dans la production d’électricité, pour la faire passer à 10 % en 2035. En mars, Xi Jinping a présenté son nouveau plan quinquennal qui prévoit de construire de nouveaux réacteurs de 3e génération (comme l’EPR) pour une puissance totale de 19 GW.

Pour comprendre l’ampleur de ce chiffre, il faut rapporter ces constructions à la capacité existante d’une cinquantaine de gigawatts. Ce « petit » plan quinquennal intermédiaire prévoit, sans faire d’étincelles, une augmentation de 40 % de la puissance installée en cinq ans… Pour y parvenir, les moyens devront être à la hauteur des ambitions puisqu’il faudra ouvrir l’équivalent de 4 EPR par an.

Le retour du nucléaire 

L’exemple Chinois est évidemment particulier. Le pays cumule une population importante, des moyens financiers quasi-illimités et un Etat-stratège tout-puissant. Si la stratégie de Pékin ne pourra certainement pas être suivie avec autant d’efficacité par des pays plus pauvres (ou plus démocratiques), elle n’en reste pas moins importante pour les investisseurs du monde entier pour deux raisons.

L’énergie nucléaire sera une composante essentielle de la transition énergétique

La première raison est qu’elle est publique. Nous savons donc à quoi nous attendre. Elle est aussi quasi-certaine. Aucune alternance politique ne viendra la remettre en question. Il s’agit donc d’une feuille de route industrielle qui raconte, à l’avance, ce que deviendra l’activité des grands noms du secteur dans les prochaines années.

[Si vous voulez en savoir plus sur le fonctionnement de la Chine, je vous encourage à visionner la conférence Investir dans la tech chinoise : risques et opportunités. J’y discute avec Arthur Toce et Edern Rio de la situation actuelle.]

La seconde est que l’Asie est déjà responsable de la quasi-totalité de la hausse de la production nucléaire sur la planète. Depuis les années 2010, les réacteurs y fleurissent au point d’inverser la tendance à la dénucléarisation amorcée dans les années 2000.

Vu d’Europe, le triste accident de Fukushima pouvait sembler signer le début de la fin du nucléaire. Considérer la question à l’échelle mondiale montre qu’il n’en est rien. Ironie de l’histoire, c’est en 2011, année de l’accident justement, que la production nucléaire a amorcé son rebond…

évolution nucléaire 10 ans

Depuis dix ans, le nucléaire revient en force, tiré par la demande asiatique

Clairement, l’énergie nucléaire sera une composante essentielle de la transition énergétique et de la course vers le zéro carbone. Si le sujet vous intéresse, nous aurons l’occasion d’en reparler.

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