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Semi-conducteurs : le scénario du pire est à venir

par Etienne Henri
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[En ce début de printemps déjà bien agité, de nouvelles difficultés se profilent (encore) à l’horizon. Elles s’annoncent d’une ampleur jamais expérimentée jusqu’ici. L’Ukraine étant un maillon clé du secteur des semi-conducteurs, sans amélioration de la situation, le contexte de pénurie de puces électroniques ne va pas aller en s’arrangeant. Pire, avec le rebond épidémique en Chine, nous sommes face à un risque évident de mise à l’arrêt des chaînes d’approvisionnement. Une bien mauvaise nouvelle pour les fondeurs (Intel, GlobalFoundries, TSMC, Samsung)…]

Les ruptures d’approvisionnement de 2022 seront sans commune mesure avec celles des années passées

Une tempête parfaite, dont l’économie se serait bien passée, se profile à l’horizon… Alors que la préoccupation principale, en début d’année, était la surchauffe de l’activité suite au rebond post-COVID-19 dans un contexte de reprise des achats et d’indices sur leurs plus-hauts historiques, le printemps débute sur une note totalement opposée.

Deux événements majeurs ont eu lieu coup sur coup : une guerre en Europe et un rebond épidémique en Chine. Bien que totalement décorrélés l’un de l’autre, ils vont se nourrir mutuellement pour causer une onde de choc sans précédent dans le monde de la tech. Et elle s’annonce d’une ampleur sans commune mesure avec les hoquets des années 2020-2021… De fait, il convient donc d’adapter sans tarder notre exposition aux entreprises technologiques selon leur position dans la chaîne de valeur.

Les effets inattendus de la guerre en Ukraine sur la tech

Chacun sait que la guerre en Ukraine et les sanctions économiques décrétées contre la Russie vont déstabiliser les approvisionnements européens en blé, métaux industriels et en énergie. Ce qui est moins connu, en revanche, c’est que l’Ukraine est un maillon clé du semi-conducteur(Commencez-vous déjà à voir où je veux en venir ?)

L’Ukraine est un maillon clé du semi-conducteur…

En effet, le pays produit du néon, un gaz rare qui a pour particularité de ne pas réagir avec les autres éléments chimiques. Autrefois utilisé dans les enseignes lumineuses, il sert désormais à la fabrication de puces électroniques. (Eh oui !) Plus précisément, c’est lors de l’étape de la lithographie que le néon purifié est utilisé pour ses propriétés chimiques. Etape incontournable durant laquelle les galettes de silicium sont gravées au moyen de lasers.

A l’échelle de la planète, les fondeurs consomment 75 % du néon produit industriellement. L’Ukraine, de son côté, produit à elle seule 45 % à 54 % du néon utilisé par cette industrie. Autant vous dire que, si le conflit venait à s’éterniser, les problèmes de pénurie auxquels est déjà confronté le secteur ne vont pas aller en s’arrangeant… Les volumes de production, hors Ukraine, sont incapables de compenser la réduction de l’offre. Les fondeurs n’ont par ailleurs pas de gaz de substitution. Côté ukrainien, les exportations ont déjà totalement cessé.

lithographie néon

Sans approvisionnement en néon ultra-pur, pas de lithographie (crédit : ASML)

Le rôle du pays dans ce secteur, en surchauffe depuis deux ans, est peu connu des investisseurs européens car les exportations de néon partent directement vers l’Asie. Il est d’autant plus primordial que les fondeurs n’ont que deux à trois mois de stocks.

Pour le dire autrement, sans amélioration de la situation, Intel, GlobalFoundries, TSMC et Samsung pourraient être contraints de réduire leur cadence de production. Et ce, avant cet été ! Les industries grandes consommatrices de puces, qui avaient déjà le plus grand mal à s’approvisionner depuis deux ans, connaîtraient une pénurie d’une ampleur jusqu’ici jamais expérimentée…

Pendant ce temps, la Chine détruit l’offre

Le second coup dur pour la tech, dont les effets seront immédiats, est causé par le rebond épidémique du COVID-19 en Chine. Le variant Omicron a réussi à s’immiscer dans l’empire du Milieu et plusieurs foyers épidémiques ont été recensés.

Fidèle à sa stratégie « zéro COVID-19 », le gouvernement central a ordonné des confinements ciblés pour limiter la transmission. Cette pratique avait été mise en place régulièrement ces deux dernières années. Si elle a été, par le passé, couronnée de succès sur le plan sanitaire, elle a causé des hoquets dans la chaîne d’approvisionnement internationale. Les effets se font d’ailleurs encore sentir aujourd’hui…

Assemblage de produits électroniques, expéditions aériennes et transports maritimes ont été fortement perturbés par les mesures ciblées, et nombre d’entreprises occidentales ont déploré une baisse de production en 2021 face aux difficultés d’approvisionnement.

En cette fin d’hiver, la méthode est la même mais la problématique a changé d’échelle. Pour la première fois, la ville entière de Shenzhen est sous le coup d’un confinement strict. Pour la majorité des 17 millions d’habitants, rester à la maison est obligatoire. Rues et usines restent désertes. L’activité, dans la zone, est au point mort.

Selon mes dernières informations sur place, la ville de Shanghai multiplierait à son tour les « confinements ciblés ». Cela bloque des quartiers entiers et empêche les habitants concernés d’aller travailler. Si la ville suivait le chemin de Shenzhen, ce serait cette fois-ci près de 30 millions de personnes qui seraient contraintes au chômage forcé…

Quelles conséquences pour les valeurs tech ? 

Voilà donc où nous en sommes, actuellement. Nous sommes face à un risque important de décrochage de la production de puces électroniques. Et, par ricochet, à une diminution des capacités de production de l’Usine du monde. La Chine.

Les conséquences sont faciles à anticiper. Nous avons déjà connu une situation similaire en début d’année dernière. Les industries grandes consommatrices de puces vont donc avoir du mal à s’approvisionner dans les prochains mois. Et toutes les entreprises dépendantes des importations chinoises vont être mises en grande difficulté dès les prochaines semaines.

Il existe toutefois deux différences majeures par rapport au printemps 2021. D’abord, les enjeux n’ont rien à voir. La pénurie de semi-conducteurs était due à un rebond violent de la demande par rapport aux capacités de l’offre. Cette année, nous parlons d’une possible diminution – voire une interruption totale – de l’offre. Nous ne sommes donc plus sur une problématique de déséquilibre purement marchand. C’est le maintien même des volumes de production actuels qui est menacé. Et ce d’autant que, jamais la Chine n’avait décrété de mesures aussi strictes dans des bassins d’emplois qualifiés aussi importants. Je l’ai déjà dit, mais je le répète, les ruptures d’approvisionnement de 2022 seront sans commune mesure avec celles des années passées.

Ensuite, si le néon venait à être rationné, les puces les moins rentables ne seront tout simplement plus fabriquées, mettant de fait des pans entiers de l’industrie à l’arrêt. Et TSMC, Intel et Samsung ne seront pas épargnés. Là où ils pouvaient encore s’offrir le luxe de faire tourner à plein régime leurs chaînes de production – privilégiant les puces les plus rentables –, ils risquent à leur tour de se retrouver au chômage technique. Attention à l’effet comptable et autres surprises boursières ! Les gagnants de la pénurie de 2021 ne seront peut-être pas aussi bien lotis en 2022.

Attention à l’effet comptable et autres surprises boursières !

A contrario, certaines entreprises devraient s’en sortir un peu mieux. Cela peut vous paraître étonnant mais je pense à l’industrie automobile qui sort pourtant de deux ans de pénurie. Mais, échaudées par ces deux dernières années, justement, leurs directions – bien avisées – ont constitué de gigantesques stocks de composants.

En début d’année, les marchés n’avaient d’ailleurs pas vraiment l’air d’apprécier ce genre de précautions. Cela ayant plombé les comptes 2021, certaines valeurs ont subi des baisses de -20 % à -40 % depuis le 1er janvier. Pourtant, avec des entrepôts pleins, elles se retrouvent désormais dans une situation bien plus favorable que leurs concurrents qui tablaient, eux, sur un retour à la normale.

Ces entreprises considérées comme trop prudentes il y a quelques semaines encore sont finalement dans une situation idéale face aux pénuries à venir, et leurs titres terminent l’hiver sur une forte décote. Les investisseurs contrariens savent ce qui leur reste à faire !

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