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Semi-conducteurs : pourquoi la nationalisation du secteur n’est pas la solution

par Jonas Elmerraji
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[La pénurie de semi-conducteurs dure et continue d’infuser ses conséquences néfastes dans l’ensemble de l’économie. Aux Etats-Unis, on cherche à s’affranchir d’une trop grande dépendance à la Chine (en Europe aussi d’ailleurs). L’heure est donc à la relocalisation et, pourquoi pas, à la nationalisation du secteur. Mais le problème n’est pas là où on le croit… La solution non plus… Pour le régler, attention à ne pas plonger tête baissée dans les dérives un poil trop totalitaires !]

La pénurie de semi-conducteurs est un sérieux problème qui dure depuis plus d’un an. S’il touche de nombreux pans de l’économie, on le sait, les constructeurs automobiles sont parmi les plus touchés. Et, quand les concessionnaires ont décidé de rouvrir leurs portes, il est devenu manifeste qu’ils n’avaient rien à vendre. Ainsi, le prix des voitures d’occasion a commencé à flamber.

Les semaines et les mois ont passé, sans que cela ne s’atténue. Mais, vous vous en doutez, la pénurie est loin d’être circonscrite au secteur automobile. Elle frappe tous les produits électroniques sans vraiment de distinction.

Apple prélève les puces de certains produits pour les intégrer dans d’autres (on en est là)

Apple, par exemple, déplore 6 Mds$ de pertes en raison de cette pénurie de composants électroniques. Le géant prélève même les puces de certains produits pour les intégrer dans d’autres. (Oui, on en est là.) Nintendo, de son côté, n’a pas pu atteindre son objectif de production pour sa console Switch. Même dans le secteur des cryptomonnaies, certains acteurs commencent à s’inquiéter que cela ne finisse par affecter leurs équipements de minage.

Heureusement, aux Etats-Unis, le Taïwanais TSMC est en train de construire une nouvelle usine en Arizona. Mais, ne nous voilons pas la face, cela ne permettra en aucun cas de satisfaire la demande, actuelle comme à venir. Il y a donc peu d’espoir que ce problème soit entièrement résolu avant quelques années.

En fait, il n’y a pas de solution, à moins que l’offre ne parvienne progressivement à satisfaire la demande mondiale. En attendant, les goulets d’étranglement vont persister. Les produits vont rester dans les usines, dans l’attente d’être terminés. Les consommateurs et les producteurs s’en passeront, ou bien paieront de plus en plus cher. Voilà ou nous en sommes.

Pénurie, le gouvernement US s’organise

Mais, attendre et laisser faire les marchés n’est pas une spécialité du gouvernement américain. En mai dernier – et en suscitant très peu de débats publics ou d’attention – le Sénat a adopté à 60 voix la loi « Innovation and Competition Act of 2021 ».

Elle crée un nouveau département au sein de la National Science Foundation et – associée à un autre projet de loi appelé « Chips for America Act » – une nouvelle division du Département du Commerce, en vue de superviser les nouveaux investissements réalisés dans les puces électroniques.

Aujourd’hui, seuls 12 % des semi-conducteurs sont produits aux Etats-Unis

Cette loi affecte 52 Mds$ à cette mission. Comme le dit le texte :

« La part des semi-conducteurs et des composants microélectroniques fabriqués aux Etats-Unis a chuté ces dernières décennies. Alors qu’en 1990 les Etats-Unis représentaient 37 % de la capacité de production mondiale des semi-conducteurs, aujourd’hui, seuls 12 % des semi-conducteurs sont produits aux Etats-Unis, et beaucoup de concurrents étrangers, notamment la Chine, investissent énormément pour dominer le secteur. 

Afin de préserver notre avantage concurrentiel, la loi National Defense Authorization Act (NDAA) pour l’exercice 2021 (FY21) a intégré des dispositions bipartites basées sur le CHIPS for America Act et l’American Foundries Act, afin de favoriser le développement de capacités de production de semi-conducteurs sur le territoire national, et de garantir que les Etats-Unis demeurent à la pointe de la recherche et du développement dans ce secteur. »

Mais il y a un problème : la pénurie de puces n’est pas vraiment une histoire d’argent. C’est une histoire de talents, de priorités et d’institutions.

Avant que les Etats-Unis choisissent d’opter pour un « découplage » [des économies américaine et chinoise], puis de stopper bêtement l’économie pour maîtriser un virus, il n’y avait pas de pénurie de puces.

Personne n’imaginait vraiment qu’il y en aurait une. Et puis le gouvernement s’en est mêlé et a créé ce qui est devenu le cauchemar des fabricants et des consommateurs du monde entier. De ce point de vue, il est évident qu’il ne va pas résoudre le problème qu’il a créé lui-même.

Les dangers du découplage USA/Chine

Pour bien comprendre de quoi il retourne, faisons un petit parallèle historique. A l’époque du fascisme, les ressources que les Etats-Unis ont choisi de nationaliser étaient surtout liées à l’énergie. (On le sait, le pays a prospéré grâce au pétrole et au charbon.)

Aujourd’hui, on dit souvent que les puces informatiques sont le pétrole de l’ère numérique. C’est un secteur hautement stratégique tant il innerve l’économie de nos jours. A ce titre, il est devenu primordial de s’affranchir de la Chine – d’où le fameux découplage, si vous me suivez. Pour soutenir le secteur sur le territoire national, une voie semble toute trouvée : la relocalisation voire la nationalisation.

Ainsi, la demande émise par le Département du commerce le 24 septembre 2021 via son « Bureau of Industry and Security, Office of Technology Evaluation », l’illustre parfaitement. Les technocrates de cette agence ont cherché à comprendre et cartographier toutes les chaînes d’approvisionnement de puces, dans un vain effort visant à saisir qui faisait quoi et livrait qui.

Les Etats-Unis ont envoyé des courriers officiels aux fabricants et autres distributeurs de puces à travers le monde, ennuyant (ou amusant) copieusement les spécialistes du monde entier. Cela n’a fait que tendre les relations entre partenaires commerciaux. La lecture de cette demande est d’un comique :

« Les pénuries actuelles au sein de la chaîne d’approvisionnement des semi-conducteurs ont un impact négatif sur toutes sortes de secteurs industriels. Dans le but d’accélérer le flux d’informations au sein des divers segments de la chaîne d’approvisionnement, d’identifier les données manquantes et les goulets d’étranglement au sein de la chaîne d’approvisionnement, et de potentiels signes de demande incohérents, le Département est en quête de réponses de la part des parties intéressées (y compris les sociétés nationales et étrangères concevant des semi-conducteurs, les fabricants de semi-conducteurs, les fournisseurs de matériaux et d’équipement, ainsi que les intermédiaires des semi-conducteurs et les utilisateurs finals). »

La seule voie viable est celle qui consiste à rouvrir totalement le monde du commerce et l’économie nationale

L’économiste Leonard Read disait que personne ne peut fabriquer un crayon tout seul. Et si c’est vrai pour les crayons, que dire des puces informatiques ? Spoiler alerte : cette démarche ne fera que gaspiller des milliers de milliards de dollars au gouvernement américain. En aucun cas elle ne permettra aux Etats-Unis d’atteindre la tête de la production mondiale de puces.

Pour comprendre le problème, il est crucial de comprendre qu’il n’est pas vraiment question de puces mais bien de relations commerciales et de chaînes d’approvisionnement interrompues dans le monde entier.

« Les semi-conducteurs ne sont pas les seuls composants qui manquent », écrit le New York Times, dans un article très juste. « Les constructeurs automobiles recherchent également le type de plastique utilisé pour contenir le liquide lave-glace et pour mouler le tableau de bord ainsi que la mousse utilisée pour fabriquer les sièges. »

On a raison de reprocher aux confinements les perturbations de l’approvisionnement mais, à l’avenir, nous verrons encore plus que ce fameux « découplage », amorcé en 2018 a été plus que dévastateur. C’est du pur techno-fascisme à la sauce protectionniste. Les Etats-Unis vont encore l’expérimenter. Peut-être en nationalisant l’ensemble du secteur des semi-conducteurs. Le résultat est prévisible : cela ne satisfera pas du tout la demande.

La seule voie viable est celle qui consiste à rouvrir totalement le monde du commerce et l’économie nationale. Est-ce que c’est probable ? Pas vraiment. Cela veut dire que la technologie va stagner sur le territoire national – du moins marginalement – tandis que la Chine et ses meilleurs alliés commerciaux feront évoluer le monde ver la prochaine frontière du développement économique…

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