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Sigfox : grandeur et décadence d’une licorne de l’IoT tricolore

par Etienne Henri
Sigfox IoT French Tech

[Sigfox, ancienne coqueluche tricolore des objets connectés (IoT) vient d’être placée en redressement judiciaire. Une bien mauvaise publicité dont la French Tech se serait volontiers passée. Si le pronostic vital de la startup est désormais engagé, sa grandeur et sa décadence nous offrent quelques leçons essentielles à retenir avant d’investir dans des secteurs qui catalysent, certes, l’euphorie mais dont les promesses ne sont pas encore palpables…]

La grandeur et la décadence de cette licorne tricolore nous offrent des leçons essentielles en matière d’investissement

C’est un couac dont la French Tech se serait bien passée. Fin janvier, l’opérateur de réseau bas débit Sigfox a été placé en redressement judiciaire auprès du tribunal de commerce de Toulouse. Tout avait pourtant bien commencé pour la startup. Créée en 2009, elle faisait partie des rares entreprises françaises à avoir les ambitions – et les moyens – de devenir une référence mondiale dans son domaine.

L’entreprise projetait ni plus ni moins de devenir l’un des leaders mondiaux de l’IoT (Internet des objets) en proposant de connecter à bas prix les objets connectés. La promesse était belle. La réalisation s’est avérée plus compliquée… Entre une demande plus faible qu’anticipé et une concurrence féroce, Sigfox n’a pas réussi à trouver un modèle d’affaires rentable. (Nous vous mettions d’ailleurs en garde dès 2019…)

Malgré un recentrage en urgence sur les applications jugées les plus lucratives, les coûts colossaux d’infrastructures ont plombé les comptes de l’entreprise. Si le pronostic vital de Sigfox et désormais engagé, la grandeur et la décadence de cette licorne tricolore nous offrent trois leçons essentielles en matière d’investissement. Et c’est ce que je vous propose de voir aujourd’hui.

L’euphorie autour de l’IoT était-elle méritée ?

Les investisseurs de longue date, s’en souviennent, entre 2010 et 2020, l’Internet des objets a connu une vague d’euphorie. Pour les industriels, « connecter » les objets du quotidien était le summum de la modernité, du futur, de l’avenir même. Le secteur, à lui seul, promettait aux actionnaires de décupler les ventes grâce à un renouvellement de catalogue accéléré.

Les analystes en étaient certains, les consommateurs allaient se jeter comme un seul homme sur les objets intelligents. Par conséquent, le nombre d’objets connectés allait exploser, ce qui justifierait la création d’une infrastructure dédiée.

Entre 2010 et 2020, l’Internet des objets a connu une vague d’euphorie

Alors que la 3G peinait encore à se déployer et que la 4G n’était qu’un marché de niche urbain, la bande passante était en effet une denrée rare et chère. Connecter des centaines de millions d’appareils en passant par les réseaux mobile semblait un gaspillage de ressources – et empêchait de fait l’apparition d’objets connectés low cost. 

C’est dans ce contexte que plusieurs industriels ont vu l’opportunité de créer des réseaux bas débit – donc à bas coûts – pour offrir à l’IoT une connexion adaptée à ses besoins.

Début 2015, Sigfox marquait les esprits. La startup venait de boucler un tour de table de 100 M€, qui la valorisait près de 1 Md€. De la graine de licorne ! (Le terme n’était pas encore entré dans les mœurs à l’époque.) GDF-Suez, Air Liquide, Eutelsat… les partenariats de multipliaient pour accélérer le déploiement du réseau aux Etats-Unis, en Amérique latine, au Japon et en Corée du Sud.

La French Tech pouvait alors se féliciter de voir, sur le dossier Sigfox, une parfaite adéquation entre moyens et ambitions. Son co-fondateur charismatique Ludovic Le Moan savait parfaitement vendre son projet. En France comme à l’étranger. Et le potentiel international de l’entreprise était indéniable. Il ne manquait, dans l’équation, qu’un marché solvable…

Les promesses de l’Internet des objets n’ont jamais été tenues. Et c’est peu de le dire ! Apporter de la connectivité à tous les appareils du quotidien n’a convaincu ni les particuliers, ni les entreprises. Seuls quelques usages industriels comme le « tracking » (suivi et localisation de produits dans les flux logistiques) et le « metering » (mesures et relevés périodiques à distance sans intervention humaine) ont tiré leur épingle du jeu… mais dans des volumes insignifiants par rapport aux projections des années 2010.

Une demi-surprise pour les connaisseurs du secteur

« Pour l’univers de la tech au niveau national, c’est une surprise voire une découverte que ça tombe maintenant, mais en local nous savions que cette décision était imminente », témoignait récemment un entrepreneur toulousain dans La Tribune.

Il ne manquait, dans l’équation, qu’un marché solvable

Si le calendrier précis du redressement judiciaire pouvait effectivement faire débat, la nécessité pour Sigfox de cesser son activité telle qu’elle avait été prévue ne faisait aucun doute pour les connaisseurs du marché de l’IoT. De plus en plus, les prévisions de Ludovic le Moan apparaissaient totalement déconnectées de la réalité. 

Début 2019, la startup se félicitait d’avoir 6 millions d’objets connectés sur son réseau, et prévoyait de dépasser le milliard à horizon 2023. Avec une croissance de 20 % par an lors des années fastes de l’IoT, le compte n’y était évidemment pas.

Résultat des courses, fin 2021, Sigfox était à la tête d’un impressionnant réseau couvrant 75 pays… mais ne connectait que 20 millions d’objets. Le conseil d’administration a eu beau écarter Ludovic le Moan de la direction en 2021, son successeur Jeremy Prince n’a pu redresser la barre d’un navire qui prenait l’eau de toutes parts.

Les suppressions de postes et autres recentrages n’ont pas suffi… L’avenir de Sigfox est désormais confié au tribunal de commerce qui jugera de la pertinence de conserver quelques activités marginalement rentables.

Les leçons de Sigfox aux investisseurs tech 

L’échec commercial de Sigfox vient rappeler, après deux ans durant lesquels les entreprises technologiques ont été mises sur un piédestal, quelques vérités importantes que les investisseurs ont tendance à oublier dans les périodes d’euphorie.

La première est que le consensus n’est pas toujours de bon conseil. Certes, de grands noms industriels étaient présents au capital de Sigfox. Certes, Ludovic le Moan a parfaitement su jouer la partition politico-médiatique de l’entrepreneur à succès. Certes, les pouvoirs publics ont apporté tout leur soutien à la startup. Tous les ingrédients du succès étaient là. Pour autant, cela n’immunise pas contre l’échec. Conclusion : suivre les grosses mains augmente votre potentiel de gain mais ne diminue pas votre risque de perte.

L’échec commercial de Sigfox vient rappeler quelques vérités importantes que les investisseurs ont tendance à oublier dans les périodes d’euphorie

In fine, c’est toujours le marché qui décide de la pérennité d’une entreprise. Et sur ce point, les informations étaient limpides… Les promesses de l’IoT ne se sont pas concrétisées. Lorsque Sigfox a eu une croissance plus faible que prévu, la réponse de la direction a été de compenser le manque d’attrait de son réseau 0G sur les zones couvertes par une extension en Inde, en Chine et en Russie. Ce comportement de cavalerie est un signal fort de l’échec imminent d’une startup.

Penser qu’un échec à domicile se transformera en une réussite à l’international est prendre les choses à l’envers. C’est lorsque l’on a complètement tiré profit de son marché local, toujours plus facile à pénétrer, qu’il devient intéressant d’augmenter sa couverture et de prendre le risque de l’internationalisation. Penser qu’il sera plus facile et plus rentable de travailler à l’autre bout de la planète lorsqu’on ne parvient pas à le faire chez soi est généralement le signe que la fin est proche.

Enfin, le redressement judiciaire de Sigfox vient rappeler que l’investissement dans les valeurs « pelles et pioches » de secteurs naissants n’est pas une protection absolue. Financer les équipementiers d’une nouvelle ruée vers l’or est un pari lucratif… si tant est que cette ruée vers l’or ait bien lieu. Dans le cas de l’Internet des objets, en l’absence de marché, les équipementiers n’ont pu vendre leurs produits et services à personne. Les questions de rentabilité les ont rattrapés… Ce principe économique de base s’applique à toutes les lubies passagères que la tech sait si bien faire passer pour des révolutions imminentes.

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