Accueil Energies et transports Des SMR pour sauver le nucléaire européen

Des SMR pour sauver le nucléaire européen

par Etienne Henri
SMR nucléaire

Notre transition énergétique ne pourra pas faire l’impasse sur le nucléaire. Mais, les déboires des EPR n’en finissant plus, la filière se met à croire de plus en plus dans ce « plan B » que sont les petits réacteurs modulables (SMR). En France, le SMR tricolore se précise. Mais, face à l’inertie des grands groupes historiques – EDF en tête –, les startups sont en embuscade, prêtes à jouer leur partition…

Nous le savons désormais, la transition énergétique ne pourra se faire qu’avec le concours du nucléaire. Si cette énergie n’est en soi pas renouvelable, elle reste la seule à même de produire rapidement des gigawattheures d’électricité (GWh) sans émissions de CO2. Et ce, de manière totalement pilotable.

Avant d’atteindre la neutralité carbone (2050), la trajectoire française – et européenne – , à horizon 2030, de réduction des émissions de gaz à effet de serre passe par un recours massif à l’électricité d’origine nucléaire.

La stratégie de nos électriciens pour compléter, puis remplacer, nos centrales vieillissantes est bien connue : construire le plus vite possible des EPR de forte puissance. Mais elle s’avère plus compliquée à mettre en place que prévu… Voilà pourquoi l’industrie se met à croire de plus en plus dans ce « plan B » que sont les petits réacteurs modulables, les SMR. Et, après les pouvoirs publics, les investisseurs, eux aussi, se laissent séduire par cette solution pleine de promesses.

L’EPR, Eldorado énergétique devenu impasse

Les déboires de l’EPR français n’en finissent plus. Récemment, EDF s’est félicitée dans les médias d’être « dans la dernière ligne droite » avant l’ouverture du premier EPR hexagonal… ce qui ne signifie pas pour autant une accélération du calendrier. Le chargement du combustible est toujours prévu au deuxième trimestre 2023, pour un raccordement au réseau prévu pour la fin de l’année. La prouesse est toute relative lorsque l’on se souvient que le premier béton a été coulé en 2007 et que le coût dépassera les 12,7 Mds€. Avec une date d’entrée en service initialement prévue pour 2012, les retards du chantier auront représenté le double de la durée de construction prévue, pendant que le budget a gonflé de 384 %.

Même l’EPR finlandais, dont l’inauguration avait été un soulagement pour toute la filière des EPR, essuie quelques déboires. Des dysfonctionnements sur la turbine à vapeur chargée de produire l’électricité ont contraint l’opérateur TVO à mettre la centrale – à peine inaugurée – à l’arrêt. La production d’électricité à pleine puissance, prévue pour juillet puis pour septembre, pourrait ne pas avoir lieu avant la fin de l’année.

Sachant que les seuls EPR en fonctionnement, situés en Chine, sont eux aussi à l’arrêt suite à un incident survenu en fin d’année dernière, miser notre avenir énergétique sur cette technologie apparaît plus risqué que jamais.

Les pouvoirs publics, soucieux de limiter les risques, ont décidé de miser sur une autre voie : celle des petits réacteurs modulaires (SMR). Ces mini-centrales, réputées plus simples et plus sûres à construire, sont un des grands axes du plan France 2030, et profiteront de 1 Md€ d’investissements.

Le SMR français se précise

Patrie d’EDF, du CEA et de Naval Group, la France est bien équipée pour faire naître son propre SMR. L’avant-projet de petit réacteur nucléaire, baptisé « NUWARD », était déjà en cours de développement lors de l’annonce de France 2030, et le programme a connu une rapide accélération depuis. Début juin, EDF a annoncé que l’Autorité de sûreté nucléaire française (ASN) allait évaluer, en collaboration avec les autorités de sûreté tchèque (SUJB) et finlandaise (STUK), le design de ce SMR.

Doté d’une puissance de 340 MW seulement (à peine 20 % de la puissance prévue du réacteur de Flamanville), la mini-centrale pourra compenser sa plus faible production d’électricité par une réduction des coûts d’installation.

SMR NUWARD

Le SMR NUWARD (crédit : TechnicAtome)

Pour y parvenir, EDF entend standardiser au maximum son design pour s’assurer qu’il soit compatible avec les exigences techniques et réglementaires de tous les pays européens. Si ce casse-tête initial est résolu, l’électricien pourra alors produire un modèle unique sur le Vieux Continent qui, du fait des économies d’échelle, pourra obtenir un coût par kilowattheure (kWh) produit comparable à celui des centrales classiques.

Mettant, sur ce programme, les questions de compétitivité sur le devant de la scène, EDF semble avoir tiré la leçon des déboires du programme EPR. Produire un NUWARD compétitif par rapport aux centrales à gaz et à charbon implique que ce SMR soit peu cher à la construction, ait un coût d’exploitation maîtrisé, et soit livré dans les temps aux clients.

Il faut dire qu’EDF n’a pas le choix. Si le programme nucléaire français, mené sous protection de l’Etat, a laissé à l’électricien dans sa tour d’ivoire durant un demi-siècle, la relative simplicité des SMR rend crédible l’émergence de solutions venues du secteur privé. Déjà, les startups s’engouffrent dans la brèche.

Newcleo : la startup qui bouscule les calendriers

Face à l’inertie des grands noms du nucléaire, les startups peuvent jouer la carte de la réactivité et de la souplesse. C’est exactement ce que compte faire la jeune pousse italienne Newcleo, qui ambitionne de mettre sur le marché ses propres SMR.

Après un tour de table de 100 M€ en 2021, Newcleo a bouclé fin juin une levée de fonds record de 300 M€. Ces fonds vont lui permettre de préparer l’ouverture de deux sites-pilotes en France et au Royaume-Uni, et de mettre en place une filière de production du combustible.

Le SMR de Newcleo est particulièrement séduisant sur le papier puisqu’il promet de fonctionner en totalité avec des déchets nucléaires. Plutôt que d’utiliser, comme les centrales classiques, de l’uranium enrichi, le SMR fonctionnera avec un mélange d’uranium appauvri (sous-produit de la production de combustible enrichi) et de plutonium (un des déchets nucléaires les plus dangereux des centrales).

Valorisant les déchets produits et stockés depuis plus d’un demi-siècle, le réacteur Newcleo s’approvisionnera de manière quasi-gratuite et illimitée. Mieux encore, électriciens et pouvoirs publics auront intérêt, pour limiter la prolifération de déchets nucléaires, à ce qu’un maximum de SMR soient construits. Le modèle d’affaires de la startup pourra donc s’appuyer simultanément sur la valorisation de déchets encombrants et la production d’électricité propre.

Fidèle à l’esprit des startups, Newcleo ne s’engage pas à l’aveugle sur un cycle de R&D long mais compte mettre sur le marché rapidement des réacteurs de plus en plus performants. A horizon 7/10 ans, un premier mini-SMR de 30 MW devrait voir le jour. A partir de 2030 devrait naître la deuxième génération, capable de brûler les déchets nucléaires. Sur le plus long terme, l’entreprise veut migrer vers une toute nouvelle source d’énergie : le thorium. Plus sûrs, plus faciles à alimenter, disposant de plus grandes réserves naturelles de combustible, les réacteurs au thorium ont longtemps été éclipsés par l’hégémonie des centrales nucléaires à eau pressurisée.

Le changement de contexte énergétique et industriel de ces dernières années leur offre une nouvelle légitimité, et Newcleo compte bien utiliser ses premiers SMR pour préparer l’arrivée des SMR au thorium.

feuille de route de Newcleo

La feuille de route de Newcleo est déjà toute tracée (infographie : Newcleo)

Déjà en pourparlers avec Orano (ex-Areva), Newcleo peut s’appuyer sur des financements abondants, une feuille de route ambitieuse et l’oreille attentive des grands noms du nucléaire pour faire naître ses propres SMR.

L’avenir énergétique de la France et de l’Europe ne manque pas d’options. Même si l’EPR s’avère être une impasse industrielle, les SMR pourront prendre le relais d’ici la fin de la décennie. Pour y parvenir, nous avons la chance de voir les acteurs étatiques et des entreprises privées se pencher sur le sujet.

Il aura fallu un parc nucléaire vieillissant et des déboires en série pour que nos énergéticiens historiques remettent en question leurs pratiques de l’après-guerre. Paradoxalement, nous nous souviendrons peut-être de la crise que traverse l’Europe comme du top départ de notre renouveau énergétique…

Soyez le premier informé des dernières Opportunités Technos directement dans votre boîte mail

Articles similaires

Laissez un commentaire

FERMER
×

Hello!

Click one of our contacts below to chat on WhatsApp

× Comment puis-je vous aidez ?