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Trois choses à savoir sur l’IPO d’Ant Group

par Etienne Henri
IPO ant group Alibaba

A l’heure où tous les esprits sont focalisés sur le deuxième confinement français et le rebond épidémique en Europe, un événement boursier d’ampleur historique est en train de se produire…

Pour les investisseurs français, souscrire à l’IPO était jusqu’ici quasi-impossible

Je ne parle pas de la volatilité extrême des marchés européens qui nous rappelle les heures les plus incertaines du mois de mars, mais d’une introduction en Bourse (IPO) hors normes : Ant Group, nouveau nom du service de paiement du Chinois Alibaba (NYSE : BABA), est sur le point de faire son entrée, simultanée, sur les Bourses de Shanghai et Hong Kong.

Avec une levée de capitaux atteignant les 34 Mds$ (29 Mds€) pour une valorisation d’entreprise estimée à 310 Mds$ (264 Mds€), l’opération fait fi du marasme occidental ambiant et nous rappelle, une fois de plus, que les entreprises technologiques ont le vent en poupe.

Pour les investisseurs français, souscrire à l’IPO était quasi-impossible. Mais, à partir du 5 novembre, il vous sera cependant possible d’acquérir des titres cotés si votre broker vous donne accès à la Bourse de Hong Kong.

Avant de préparer votre chéquier, voici trois choses cruciales à savoir sur cette l’IPO historique.

Ant : la fourmi qui brassait des milliards

La future cotation d’Ant Group n’a rien à voir avec les arrivées en Bourse d’Apple, Microsoft, Amazon ou même Facebook en leurs temps. Il ne s’agit pas d’une pépite à fort potentiel mais d’un mastodonte qui a déjà rencontré le succès.

En effet, derrière Ant Group on retrouve la branche de paiements en ligne du géant Alibaba : AliPay. Celle-là même qui, en fin d’année dernière, se targuait de réunir autour de son application mobile de paiement plus 700 millions d’utilisateurs actifs. Mieux encore, en comptant les clients indirects, qui utilisent des applications tierces basées sur les infrastructures d’AliPay, ce sont plus de 1,2 milliard de personnes qui utilisent ses services en Asie (Inde, Corée du Sud, Thaïlande, Malaisie, Pakistan et, bien entendu, Chine).

L’opérateur de paiements, non content de compter plus de 15 % de l’humanité parmi sa clientèle régulière, a également tissé de nombreux partenariats à l’international. Plus de 250 établissements financiers ont signé des accords pour permettre les paiements transfrontaliers, et les portefeuilles numériques d’Alipay peuvent être utilisés dans 27 devises différentes. Fin 2019, Worldline (FR0011981968) avait participé à cette ouverture sur le monde occidental en permettant aux vendeurs européens partenaires d’accepter tous les e-wallets basés sur la technologie Alipay.

Selon les dernières estimations, près de 44 000 Mds€ auraient été dépensés par paiement mobile l’année dernière depuis des portefeuilles électroniques chinois (+3 600 % depuis 2013), dont 55 % auraient transité par AliPay. 

Alipay

Alipay permet d’acheter un sandwich, de faire ses comptes entre amis… et d’obtenir une précieuse autorisation de déplacement durant le COVID-19 à Shanghai. En pratique, impossible de vivre sans cette application pour des centaines de millions de personnes. Photo: Shine.cn

Ant Group est dans la position enviable du leader positionné sur un marché en plein essor. Investir sur Ant Group, ce n’est donc pas faire un pari sur une startup confidentielle à fort potentiel de croissance. Non. C’est ni plus ni moins devenir actionnaire d’un bulldozer techno-financier que rien ne semble pouvoir arrêter.

Impossible de vivre sans cette application pour des centaines de millions de personnes

Vous ne serez donc pas surpris d’apprendre que l’IPO était déjà un succès avant même d’être bouclée. Pourtant, même si les 1,67 milliard d’actions ont rapidement trouvé preneurs, une microscopique fraction du capital social du groupe pourra s’échanger à partir de début novembre.

Quand une IPO ne libère pas réellement le capital

Traditionnellement, le capital des entreprises technologiques s’ouvre en deux phases. La première a lieu lorsque les fondateurs sollicitent des investisseurs pour accélérer la croissance de leur entreprise. Selon la taille de celle-ci et ses ambitions, il peut s’agir de business angels, de partenaires industriels ou de fonds d’investissement. La taille du “tour de table” (nom donné aux levées de fonds pré-IPO) détermine la typologie des actionnaires : lever 100 000 € ou 100 M€, ce n’est pas la même chose. On s’adresse donc à des investisseurs de profils différents.

Chez les entreprises à fort besoin capitalistique, et dont la croissance se confirme, vient fatalement un moment où les investisseurs, si gros qu’ils soient, ne parviennent plus à assurer les besoins en argent frais. L’introduction en Bourse est alors inévitable pour répartir la levée de fonds sur un plus grand nombre de participants. Particuliers et gérants investissant sur les marchés cotés peuvent alors prendre part à l’aventure. La taille du ticket moyen diminue, mais le nombre bien plus grand de protagonistes fait que les montants levés sont sans commune mesure avec les précédents tours de table.

Sur l’aspect purement pécuniaire, l’IPO d’Ant Group est très classique. L’IPO permet à l’entreprise de lever des dizaines de milliards de dollars, et la mission est sur ce point-là parfaitement accomplie. C’est même un modèle du genre : en levant près de 34 Mds$, il s’agira de la plus grosse IPO de l’histoire. Symbole fort de la victoire des valeurs technologiques sur l’industrie lourde, elle damera le pion à Saudi Aramco (hydrocarbures) qui avait raflé le titre de plus la plus grosse levée en Bourse l’année dernière avec 29,4 Mds$.

L’IPO était déjà un succès avant même d’être bouclée

En revanche, la nouvelle structure du capital ne correspond pas aux canons de la Bourse. Les grosses mains ne semblent pas prêtes à laisser les particuliers acquérir les actions d’Ant Group. Alors que près de 30 % des actions en circulation de Saudi Aramco avaient été achetés par des particuliers (plus de 15 % de la population d’Arabie saoudite avaient pris part à l’IPO), le rôle des particuliers sera marginal dans l’IPO d’Ant Group.

Sans préjuger des raisons qui ont poussé le groupe Alibaba à céder une partie du capital d’Ant Group, force est de constater que l’opération fait encore la part belle aux grosses mains. Les actions émises s’échangeront entre gros porteurs qui feront les cours, et non par la foule des petits porteurs. La conséquence directe est que la “main invisible” du marché aura le plus grand mal à fixer le prix des actions faute de titres réellement flottants.

Quelle stratégie pour les particuliers ?

Selon les analystes, à peine 2,5 % des actions auraient été réservés aux investisseurs particuliers. Avec une écrasante majorité du capital directement acquise par les grosses mains, les boursicoteurs ont été contraints de participer à l’aveugle aux réservations d’actions.

A l’heure du bouclage de ce papier, nous ne savons pas encore quelle proportion des demandes pourra être honorée. Toutefois, les chiffres de la dernière IPO à succès de la Bourse de Hong Kong permettent d’anticiper une demande bien supérieure à l’offre. Nongfu Spring (HKG : 9633), dont la cotation a débuté au mois d’août, avait vu la demande pour ses titres dépasser 1 140 fois l’offre.

L’opération fait encore la part belle aux grosses mains

L’écrasante majorité des petits porteurs n’ayant pas été servie n’aura d’autre choix que de se tourner vers le flottant lors du début des cotations.

Attention, donc, au phénomène de squeeze qui risque de se produire dans les premières heures de cotation – et même dans les premières semaines. [Pour en savoir plus sur le short squeeze, voici la définition qu’en fait Arthur Toce…] Avec cette vraie fausse ouverture de capital, les prix peuvent connaître une volatilité extrême.

Si vous souhaitez investir dans le leader mondial du paiement numérique (et les arguments ne manquent pas), soyez très prudent. Vous pouvez être tenté de placer un ordre d’achat “au marché” auprès de votre broker pour vous assurer d’être servi… mais cette stratégie peut être ruineuse en cas de krach à la hausse !

Avec sa position quasi-hégémonique en Asie, le potentiel intact d’un marché encore naissant, et bientôt l’arrivée du crypto-yuan comme nouveau relais de croissance, Ant Group a de quoi faire saliver les investisseurs sur toute la planète.

Gardez tout de même à l’esprit que la nouvelle typologie du capital de l’entreprise n’a rien à voir avec celle d’un Apple ou d’un Google dont les actions se sont banalisées au point de figurer dans presque tous les portefeuilles institutionnels. Le capital de l’entreprise ne s’ouvre que très timidement au grand public et il est peu probable que chacun ait des actions Ant Group dans son compte-titres à court terme. Il faudra patienter encore plus avant qu’elles soient intégrées dans les ETF occidentaux qui font désormais la pluie et le beau temps sur les marchés.

Le groupe Alibaba, qui disposait avant la cotation de 33 % du capital d’Ant Group, a annoncé souscrire à 22 % des actions – ce qui confirme que la bride qui retenait le capital d’Ant Group ne se relâche que symboliquement. Nos habitudes d’investissement dans les techs occidentales ne peuvent être totalement transposées à ce dossier qui mélange gigantisme, grosses mains encombrantes, et enjeux de souveraineté nationale.

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