Accueil InvestirTendances Macro Votre accès aux marchés des matières premières va-t-il être limité ? (II)

Votre accès aux marchés des matières premières va-t-il être limité ? (II)

par sylvainmathon

Hier, je vous expliquais la volonté des autorités américaines de réguler la spéculation sur les commodités . Si cette dernière est utile, elle présente aussi des excès. La bataille fait rage outre-Atlantique sur la question et la Chine, tapie dans l’ombre, se frotte les mains…

La bulle commos : à qui la faute ?
Pour le magazine Barron’s "il y a du sens à vouloir plafonner la spéculation pétrolière". Le magazine a publié récemment plusieurs articles pour montrer du doigt l’essor spectaculaire des fonds indexés sur le pétrole. Selon son estimation, les index traders détiendraient environ 40% des positions ouvertes au NYMEX sur le brut… Comme le montrent ses chiffres, la récente flambée des cours pétroliers depuis février s’est accompagnée d’une montée en puissance des positions longues détenues par les fonds indexés

Des fonds totalement déconnectés du marché réel du pétrole
L’objectif de ces fonds indexés (ETF) consiste à répliquer les performances des produits pétroliers.

Ces fonds, totalement déconnectés du marché réel du pétrole, présentent deux caractéristiques qui remettent en cause l’équilibre entre spéculation et hedging.

– La première, c’est qu’ils mettent en oeuvre des stratégies buy only — c’est-à-dire qu’ils ne spéculent pas à la baisse.

– La seconde, c’est que jusqu’à présent, ils ont échappé aux plafonds que se voient imposer les spéculateurs traditionnels.

Une race particulière et dangereuse…
Cette race particulière — et dangereuse, argumente le magazine — de spéculateurs aurait largement contribué à alimenter la bulle pétrolière qui s’est mise en place entre 2006 et 2008 : ils ont poussé les cours loin de leurs fondamentaux, tout en dérogeant à leur vocation traditionnelle du spéculateur, qui est de garantir la liquidité du marché.

Faut-il pour autant leur mettre sur le dos toute la crise mondiale ?

Les ETF commodities : une goutte d’eau dans l’océan de cash !
Ces acteurs buy only n’ont fait qu’aller dans le sens d’une tendance à long terme, et sur laquelle tout le monde est à peu près d’accord. S’ils ont donc engendré des distorsions, celles-ci doivent être ramenées à une juste mesure.

Les ETF commodities ne représentent, à vrai dire, qu’une goutte d’eau dans l’océan de cash généré par les transactions OTC — un marché à 680 000 milliards de dollars ! — : moins de 1%, contre 71% pour les Swaps de taux d’intérêt ou 7% pour les redoutables CDS.

Mais un sujet politique porteur…
Mais il s’agit d’un marché ancré dans le physique, peu liquide — et surtout, d’un marché très visible, stratégique et sensible. La plupart des électeurs automobilistes américains se moquent bien des CDS qui leur ont pourtant coûté leur maison ; en revanche, la "spéculation pétrolière" — voilà un sujet qui retient leur attention !

Le bras de fer est engagé
Tels sont les éléments du bras de fer qui a commencé entre la CFTC et les grands acteurs du marché des dérivés commos — un bras de fer aux connotations éminemment politiques.

Les gouvernements et les autorités de régulation veulent non seulement "faire le ménage" pour en finir avec les dérives spéculatives, mais ils sont aussi à la recherche d’exemples qui leur apportent du crédit au sein de l’opinion : et les matières premières font un excellent candidat.

De leur côté, les opérateurs ont retiré, c’est indéniable, des profits énormes de la spéculation — notamment pétrolière. Ils ne sont pas du tout prêts à laisser étouffer la poule aux oeufs d’or et fourbissent donc leurs arguments !

Toutefois, deux arguments seront décisifs pour les régulateurs :

Le marché pétrolier reste un poumon de l’économie américaine
Premièrement, le marché pétrolier reste un poumon de l’économie américaine ; nombre de pros — y compris Tim, ce broker dont je vous ai parlé — doutent que la CFTC puisse le durcir sans courir le risque de le "tuer" pour de bon. Si le trading est une source de profits importante pour les banques et qu’on leur complique soudain la vie, qu’est-ce qui pourra le remplacer ?

Il y a une deuxième menace, bien réelle : que les nouvelles contraintes imposées en Europe et aux Etats-Unis ne chassent le marché vers des paradis asiatiques. Tel est l’avis de Jim Rogers, un "monsieur Commodities" qu’on ne présente plus et dont je ne néglige pas l’opinion.

La Chine n’a qu’une envie : récupérer ce juteux business
Son raisonnement est simple : la Chine — qui accapare déjà un tiers de la demande mondiale en cuivre, un sixième du blé, un cinquième du soja — s’intéresse plus que jamais au trading de matières premières.

"Ce qui va se passer", explique-t-il à un journaliste de Bloomberg, "c’est qu’à Singapour, à Hong Kong, à Shanghai ou ailleurs, on sera très heureux de récupérer ce business ! Les trois places boursières chinoises où se négocient des commos sont en plein boom. A Dalian, on traite déjà plus de contrats soja qu’à Chicago − et ça, c’est avec une devise bloquée [le renminbi], sur un marché fermé…"

Imaginez un peu ce qui arrivera dès lors qu’ils ouvriront ce marché à l’étranger… Mais ça va exploser !"

L’Amérique a toujours aimé les entrepreneurs… mais pas les financiers !
Par conséquent, Tim a peut-être raison de ne pas trop s’inquiéter : la régulation, si elle parvient à voir le jour, sera difficile et périlleuse.

Pour autant, le milieu du trading en énergie traîne une sale réputation depuis le scandale Enron. Ses acteurs ont un poids économique indéniable. Du coup, ils ont tendance à se croire intouchables : mais je me méfie malgré tout de leur optimisme. L’Amérique, surtout en période de crise, a toujours aimé les entrepreneurs… mais pas les financiers !

Je ne sais donc pas qui va gagner. Tout me semble possible
Un coup de force du gouvernement Obama, un compromis acceptable pour les deux parti
es, ou encore des mesurettes qui donnent le change à l’opinion tout en laissant le champ libre aux opérateurs.

Quant à l’impact réel de ces plafonds, s’ils entraient en vigueur… Là encore, l’incertitude domine.

Une chose est sûre :
Le marché des dérivés matières premières va être dominé, dans les mois qui viennent, par les signaux, même ténus, qui émaneront du front réglementaire. Préparez-vous à entendre reparler de la FTC, de la CFTC, de la SEC et de la FSA… Et à voir les cours réagir vivement aux annonces.

Les opérateurs vont être rivés à l’actualité des régulateurs… Tout en surveillant de près le second levier du marché : le contexte fondamental.

La Chine et le dollar, au coeur des matières
Les regards du secteur commos sont naturellement tournés vers la "locomotive" des BRIC. J’ai mentionné en juin dernier les excellents chiffres de la croissance chinoise, qui ont fait l’effet d’une véritable injection de vitamines pour bon nombre de marchés d’actions.

Cette résilience des économies émergentes se conjugue à un phénomène non moins crucial : la dévaluation attendue du dollar, dont je vous ai parlé. Les plans de relance du gouvernement Obama sont coûteux ; ils tombent aussi dans un contexte où les cours pétroliers se rapprochent de leurs anciens sommets. Tout cela — si ces plans sont suivis d’effets — risque d’accentuer les pressions inflationnistes, tirant le billet vert à la baisse.

L’attentisme, voire la nervosité de beaucoup d’investisseurs tiennent à cette anticipation d’une "lame de fond" de dollars dévalués.

Mon avis sur l’avenir du secteur ?
Ces facteurs, haussiers pour le marché mondial des matières premières, sont accueillis diversement par les analystes ou les gérants.

Les précurseurs et les joueurs de court terme sont entrés très tôt, pour profiter du rebond : ils ont largement alimenté la remontée des cours à laquelle on assiste depuis quelques mois. Mais ils sont aussi les premiers responsables des prises de bénéfices, dès lors qu’un marché se redresse : et les incertitudes de l’évolution réglementaire ne les incitent pas à pousser leur chance.

D’autres — dont les investisseurs de plus long terme — redoutent carrément la reformation d’une nouvelle bulle spéculative : ils s’abstiennent d’entrer ou alors, ils le font dans des proportions très prudentes.

Tel est le paradoxe actuel du secteur : alors que tout le monde est à peu près d’accord sur la hausse du secteur à long terme, la crainte des spéculateurs les retient de miser à cette échelle ! Les opérateurs se regardent en chiens de faïence, tout en privilégiant les opérations à déboucler rapidement…

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