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Warren Buffett jette l’éponge

par Etienne Henri
Warren Buffett jette l'éponge stratégie

[La lettre annuelle de Warren Buffett, véritable guide des investisseurs, est sortie. L’occasion de se revenir sur la stratégie sur l’année 2021 de l’Oracle d’Omaha. La pandémie de Covid-19 et le trou d’air boursier qui en a résultait pourraient voir fait perdre de sa splendeur à l’investisseur et son entreprise.]

 

La lettre annuelle de Warren Buffett est une lecture obligée pour les investisseurs. Elle joue, depuis toujours, à la fois le rôle de baromètre sur l’état de l’économie et de boussole qui indique la stratégie qu’a suivie le plus célèbre des investisseurs lors de l’année écoulée.

Cette année encore, la 2020 Shareholders Annual Letter (téléchargeable librement en anglais) est riche d’enseignements.

L’Oracle d’Omaha n’a pas du tout suivi, l’année passée, la stratégie préconisée par sa philosophie d’investissement. Il est, bien au contraire, resté tétanisé durant l’épidémie de Covid-19 et a même renié au passage l’un de ses principes les plus sacrés.

Quand Warren Buffett abandonne ses munitions

L’année 2020 avait on ne peut mieux commencé pour Berkshire Hathaway (NYSE : BRK). L’entreprise l’abordait avec près de 130 Mds$ de liquidités.

Il y a un an de cela, il était bien entendu impossible d’anticiper l’ampleur de la pandémie et du trou d’air boursier qui allait emporter les indices mondiaux au mois de mars… mais 2020 allait se prêter idéalement à la philosophie de Warren Buffett : « accumuler des munitions en période faste pour les utiliser durant les krachs ».

En toute logique, l’année passée aurait dû être celle de la consécration. Après quelques années moroses durant lesquelles Berkshire Hathaway avait sous-performé de façon chronique les grands indices, le moment était idéal pour prouver que Warren Buffett savait utiliser à son avantage les grands cycles boursiers.

Berkshire Hathaway avait abordé 2020 avec quantité de liquidités. Infographie : CNBC

Berkshire Hathaway avait abordé 2020 avec quantité de liquidités. Infographie : CNBC  

Après avoir multiplié par six sa position cash en dix ans dans l’attente d’une débâcle généralisée, le plus célèbre des investisseurs s’est vu offrir une fenêtre de tir inespérée avec la panique boursière causée par l’épidémie de coronavirus.

-28 % pour le NASDAQ 100 entre février et mars 2020, -31 % pour le S&P 500, et même -32 % pour le MSCI World Index [NDA : L’indice représentant l’évolution de l’ensemble des places boursières du monde] : les occasions ne manquaient pas de faire son marché à bon compte.

En toute logique, cette panique généralisée qui a gagné les acteurs aurait dû inciter Berkshire Hathaway à utiliser à bon escient ses liquidités pour acheter massivement les titres bradés.

De fait, le rebond qui a suivi a été à l’image de la débâcle du printemps : +70 % pour le S&P 500 entre mars 2020 et février 2021, +97 % pour le NASDAQ 100, et même +58 % pour le très diversifié MSCI World Index… en 2020, il n’y a même pas eu besoin de faire du stock-picking pour sécuriser des gains colossaux.

Pourtant, et pour une fois, Warren Buffett n’a pas suivi la stratégie d’investissement élémentaire décrite par le dicton boursier « il faut vendre au son du violon et acheter au son du canon ». Plutôt que de profiter des soldes généralisées offertes par l’aversion au risque soudaine des spéculateurs, le milliardaire est resté sur la touche. Plus étonnant encore, il a fait aveu d’impuissance durable en rendant aux actionnaires les liquidités détenues par son entreprise.

Quand Berkshire Hathaway ne sait plus quoi faire de son argent

Warren Buffett s’est, tout au long de sa carrière, généreusement moqué des gérants qui ne « savaient plus quoi faire de leur argent » et le rendaient aux actionnaires.

Pour lui, reverser les fonds sous forme de dividendes ou de rachat d’actions était un suicide fiscal autant qu’une capitulation stratégique. Selon la doctrine capitaliste, un chef d’entreprise doit toujours savoir quoi faire de son argent et être capable, à tout moment, de dégager un ROIC (Return on Invested Capital : le rendement des capitaux mobilisés) supérieur à ceux du marché.

Rendre l’argent aux actionnaires (et en perdre au passage une partie en cas de taxation des dividendes ou de plus-value latente) a, par conséquent, souvent été moqué comme un contre-sens économique en plus d’être un signe de manque d’ambition.

Pourtant, Berkshire Hathaway n’a pas profité pour un sou du trou d’air boursier de 2020. Bien au contraire, au lieu d’investir sur des marchés décotés, la firme a procédé à des rachats d’action pour un montant encore jamais vu.

Les milliards qui encombrent

En 2020, Berkshire a racheté l’équivalent de 5 % des actions de l’entreprise. Lorsqu’une entreprise rachète des actions, le flottant (pourcentage du capital disponible sur les marchés) diminue d’autant. Chaque actionnaire se retrouve ainsi, de façon tout à fait passive, à la tête d’une fraction plus importante du capital de l’entreprise.

La valeur d’une entreprise étant, toutes choses égales par ailleurs, un chiffre constant à un instant T, moins d’actions en circulation signifie que chaque action a plus de valeur.

Racheter des actions revient ainsi, pour une entreprise, à rendre de l’argent aux actionnaires. Par rapport au versement de dividendes, cette méthode a pour avantage d’éviter la taxation immédiate dans les situations où les plus-values latentes ne sont pas imposées. Reste que, subtilités fiscales mises à part, la mécanique reste identique : l’entreprise dépense ses liquidités pour les mettre dans les poches des actionnaires.

L’année dernière, Berkshire a dépensé pas moins de 24,7 Mds$ (20,45 Mds€) en rachats, en hausse de +390 % par rapport aux 5 Md$ de 2019. Cette somme représente, pour chaque actionnaire, un rendement sur 12 mois passif de 5,2 %. Ce chiffre est, certes, tout à fait raisonnable comparé au taux des placements sans risques que sont les bons du Trésor américain et des obligations européennes, mais il fait bien pâle figure face à la plus-value latente qu’aurait pu obtenir Warren Buffett s’il avait décidé d’investir au plein cœur de la débâcle.

En investissant ne serait-ce que 60 Md$ du trésor de guerre sur les marchés mondiaux, la firme aurait pu gagner plus de 30 Md$ de plus-values – soit plus que le montant des rachats d’action.

Quelles leçons tirer de la frilosité de Warren Buffett ?

Deux interprétations font rage, chez les analystes, au sujet de la prudence extrême de Warren Buffett. Certains y voient le signe que le vénérable milliardaire, du fait de son grand âge, a perdu le goût du risque et préfère passer progressivement la main à ses actionnaires plutôt que de prendre des initiatives.

A 90 ans passés, cette hypothèse ne peut bien évidemment pas être négligée.

D’autres y voient la preuve que la bulle de tout, qui touche actuellement les actions, les cryptomonnaies, les obligations et les matières premières ne rend aucun secteur digne de recevoir des liquidités. Avec la multiplication des plans de relance en Europe comme aux Etats-Unis, cette prudence est tout aussi justifiée.

Quoiqu’il en soit, les actionnaires maintenant devoir affronter à la place de Warren Buffett cette question cruciale : l’agent étant sorti des coffres de Berkshire Hathaway, sur quels actifs placer ses plus-values ? A moins de trouver de véritables valeurs de croissances, reproduire individuellement l’exercice auquel l’entreprise s’est refusé va être délicat pour les investisseurs particuliers.

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